Jeanne quitte la maison de la mère Nannette.
Dès le matin du jour suivant, Gerbaud amena sa femme dans une carriole d'osier; le meunier le suivait avec une grande voiture pour emporter le blé, le vin et tout le reste. Alors on vida l'armoire, et la femme de Gerbaud mit de côté ce qu'elle voulait garder. On s'occupa de charger la grande voiture. Jeanne était sortie pendant qu'on déménageait, pour ne pas montrer son chagrin à des étrangers, ne pouvant supporter le séjour de cette maison depuis qu'elle n'y voyait plus la mère Nannette. Elle aperçut de loin venir la charrette du Grand-Bail, et, comme ses paquets étaient faits d'avance, elle les apporta devant la porte: ses rideaux étaient démontés et pliés bien proprement. Le charretier, qui était grand et fort, chargea tout seul les meubles de Jeanne. Elle dit adieu à maître Gerbaud et à sa femme, après les avoir bien remerciés; embrassa aussi ses voisines, qui s'étaient rassemblées devant la porte pour la voir partir, et enfin monta dans la charrette. Quand elle quitta le bourg et qu'elle vit disparaître au détour du chemin la maison de la mère Nannette, elle ne put s'empêcher de pleurer bien fort.
«Est-ce que tu es fâchée de venir chez nous, petite? dit le charretier.
--Mon Dieu non! ce n'est pas là ce qui me fait pleurer; c'est que je pense à la mère Nannette, qui m'aimait tant.
--Apaise-toi donc, va! la maîtresse est une bonne femme qui t'aimera bien aussi.»
Quand la charrette arriva au Grand-Bail, les pâtres et les bergères étaient rangés devant la maison pour voir descendre Jeanne. Le charretier, qu'on appelait grand Louis, déchargea les meubles à la porte de la boulangerie: on l'aida à monter le ciel du lit; puis, quand tout fut rangé, chacun s'en alla à son ouvrage, et Jeanne entra dans la maison, où elle trouva maître Tixier tout seul avec sa femme.
SECONDE PARTIE.
JEANNE EN SERVICE.
Jeanne donne son argent à garder à son maître.
«Notre maître, dit Jeanne en entrant, j'ai deux cent cinquante francs, que je ne voudrais pas garder dans mon coffre; si vous vouliez me les serrer avec votre argent, je vous serais bien obligée.»