Et elle tira de sa poche le vieux bas de laine bleue qui avait servi de bourse à la mère Nannette, et le posa sur la table. Maître Tixier le vida et compta l'argent.
«Il y a bien cinquante bons écus de cinq francs, ma foi! dit-il; je vais te les garder, ma fille; mais d'où te vient donc tout cet argent-là?»
Jeanne raconta comment maître Gerbaud avait partagé avec elle l'argent de sa tante et la pièce de toile qu'on avait trouvée dans l'armoire, et comment il lui avait donné cette armoire pour mettre son linge.
«Je connais un peu ce Gerbaud pour m'être trouvé quelquefois en foire avec lui; je ne l'aurais pas cru si généreux; quand je le rencontrerai, je lui donnerai une poignée de main.»
Jeanne se mit promptement au fait de son ouvrage; et, comme elle était habile et courageuse, elle avait toujours le temps de coudre après avoir fait le ménage. La maîtresse lui disait quelquefois:
«Jeanne, tu ne me laisses rien à faire. Je vais devenir fainéante. Je ne sais pas vraiment comment tu t'arranges; mais tu as du temps pour tout, et il t'en reste encore pour faire l'ouvrage des autres. Est-ce que tu crois que je ne te vois pas tous les soirs aider à cette grande sotte de bergère, qui n'en a jamais fini? J'entends que tu profites de ton temps pour toi, et que tu fasses tes chemises de la toile que Gerbaud t'a donnée; tu te charges toujours de l'ouvrage de mes filles, et ce n'est pas juste. J'ai mis avec toi Solange, parce que c'est la moins raisonnable, quoique l'aînée; tâche donc de me la rendre bonne et laborieuse comme toi.»
Grand Louis se met en colère.
Grand Louis le laboureur, qui n'était pas mauvais au fond, avait l'humeur difficile; rien ne le contentait; on avait beau faire, il ne trouvait jamais rien de bon. Les filles et les servantes de la maison ne pouvaient pas le souffrir; il avait toujours de mauvaises paroles à leur dire, et elles les lui rendaient bien. Il brusquait aussi la petite Jeanne; mais elle ne lui répondait jamais.
Un jour qu'il faisait beau soleil, grand Louis s'habilla pour aller à l'assemblée[2] de Meunet-sur-Vatan[3]; il venait de mettre un pantalon neuf et une blouse qui n'avait pas encore servi. Quand il voulut prendre son carton à chapeau, qui était sur une planche de l'écurie à côté de son lit, il monta sur la traverse d'une herse en fer dressée le long du mur; mais le pied lui manqua à l'instant même où il venait d'atteindre le carton, qui lui échappa; en voulant le rattraper, il s'accrocha aux dents de la herse, qui déchirèrent son pantalon et sa blouse du haut jusqu'en bas. Il se mit dans une si grande colère, qu'on l'entendait jurer de la maison. Le bouvier alla voir ce qu'il avait, et revint le raconter aux filles qui étaient devant la porte.
Note 2:[ (retour) ] Une assemblée est plus qu'une simple fête. On y vient de loin. En Bretagne, cette fête s'appelle pardon, kermesse en Flandre, ducasse ailleurs, etc.