«Il n'y a jamais rien de prêt ici, dit-il pendant que Jeanne se dépêchait de mettre le couvert; demandez-moi ce qu'elles ont fait depuis le matin!»

Solange murmura, mais Jeanne ne répondit pas, et prit le broc pour aller tirer à boire. Quand elle fut partie, la maîtresse dit:

«Tu seras donc toujours bourru, grand Louis! tu ne changeras donc pas! Regarde un peu: y a-t-il une maison où les cuillers et les fourchettes soient plus claires qu'ici? on dirait que c'est de l'argent. As-tu vu quelque part des verres plus nets, du linge plus blanc, une maison plus propre? Vois s'il y a un seul grain de poussière sur les meubles, une seule toile d'araignée aux soliveaux! Tout n'est-il pas clair à se mirer dedans? Qui est-ce qui tient tout en état, si ce n'est la petite Jeanne? L'as-tu vue quelquefois perdre son temps? Avant qu'elle vînt remplacer Marie, je me tuais, et jamais rien n'était fini; à présent je ne prends plus grand'peine, et tout va bien. Il n'y a que toi au monde pour te plaindre d'une fille pareille! Qui donc t'a raccommodé ta blouse et ton pantalon pendant que tu faisais le beau à Meunet, l'autre jour, hein? ce n'est pas moi, bien sûrement.»

Jeanne rentra; les laboureurs se mirent à table; grand Louis dîna sans mot dire, lui qui d'ordinaire parlait tant. Après les laboureurs, ce fut le tour des petits pâtres. Jeanne secoua la nappe, rinça les verres et leur coupa du pain.

Maître Tixier veut que Jeanne achète un morceau
de vigne.

Un dimanche que Jeanne servait son maître qui soupait seul à sa petite table, pendant que les autres hommes, grands et petits, mangeaient ensemble, il lui dit:

«Petite Jeanne, l'argent ne vaut rien à garder. Voilà Gerbaud qui vend le bien de sa défunte tante la mère Nannette; tu sais qu'elle avait un joli quartier de vigne dans les Hautes-Roches, tout contre la mienne; si tu veux m'en croire, je te l'achèterai.

--Comme vous voudrez, notre maître, répondit Jeanne, qui pleurait toutes les fois qu'elle entendait prononcer le nom de sa chère mère Nannette; mais il faut pourtant de l'argent tous les ans pour les façons et du fumier pour les provins.

--Qu'est-ce que tu dis donc là, petite Jeanne? Est-ce qu'en bêchant mon arpent on ne donnera pas un coup de pioche à ton quartier? est-ce qu'en menant du fumier à ma vigne on n'en pourra pas laisser un brin devant la tienne? Nous les vendangerons toutes les deux ensemble; notre cuve est bien assez grande pour tenir le tout, et tu auras le profit de la vigne tout net: ça ne fait pas de mal à une jeunesse, pour se marier, que d'avoir un bout de bien au soleil!

--Notre maître, vous êtes trop bon pour moi: je ne suis pas pressée de me marier; si vous ne me renvoyez pas, je ne vous quitterai jamais.