«Mon Dieu, mère Tixier, dit la mère Jusserand, on dirait que tu es fâchée d'avoir mon Guillaume pour garçon? C'est pourtant un bon enfant, je t'assure.

--Ce n'est pas cela qui me peine, ma chère; mais tu vas emmener Solange et j'en ai un grand chagrin.

--Laisse donc! elle ne sera pas si loin de toi.

--C'est vrai, mais je ne la verrai plus à tout moment, comme j'en ai la coutume.

--Ma femme, dit maître Tixier, sois donc plus raisonnable; est-ce qu'on a des enfants pour soi? Ne faut-il pas que leur contentement passe avant le nôtre? Voyons, fais-nous donc un meilleur visage! Tiens! voilà nos maîtres qui viennent: ne vas-tu pas leur faire la mine?»

La famille Dumont entra et se mit à table. Les demoiselles avaient apporté une belle couverture de laine blanche à Solange et un gobelet d'argent pour le marié.

Jeanne veille à tout.

Jeanne veillait à ce que rien ne manquât sur les tables dressées dans la grange et sur celles de la maison. Quand un plat était fini, elle en servait promptement un autre tout semblable. Elle faisait la part des pauvres, qui s'étaient rangés le long des murs de la bergerie pour recevoir ce qu'on leur donnerait; elle leur apportait de tout ce qu'il y avait à la noce, et une chopine de bon vin à chacun. Les uns s'asseyaient sur le chaume pour manger leur part, d'autres l'emportaient à leurs enfants. Jeanne qui les connaissait tous, avantageait en cachette ceux qui avaient beaucoup de famille; elle venait de temps en temps voir s'il ne manquait rien à la table du maître, qui disait à sa compagnie:

«Vous voyez bien Jeanne! elle songe à tout. Je ne m'inquiète pas plus de la noce que si ce n'était pas chez nous qu'elle se fît. Je suis sûr que personne ne manquera de rien, pas plus les pauvres que les autres.»

Après la noce, l'on prit une autre bergère, et Joséphine put rester à la maison pour remplacer sa soeur. La maîtresse avait bien du chagrin du départ de sa fille aînée; mais elle se consola quand Jeanne eut dressé sa soeur. Louise grandissait à vue d'oeil et savait joliment lire, écrire et compter; elle était fort adroite, et faisait de ses doigts ce qu'elle voulait. Sa mère, qui la gâtait un peu, n'avait pas voulu qu'elle allât aux champs comme les autres. Cette enfant ne pouvait pas vivre sans sa Jeanne, et elle avait demandé à coucher dans la boulangerie à la place de Solange. Tout allait bien à la maison, sauf la maîtresse, qui gardait presque toujours le lit.