Plusieurs d’entre ceux qui soutiennent la nécessité de la règle emploient souvent, pour qualifier les deux opinions contraires, des mots qui expriment des idées on ne peut plus graves, mais qui, au fond, n’ajoutent rien à la force de leurs argumens. Ce sont, pour eux, d’un côté, la nature, la belle nature, le goût, le bon sens, la raison, la sagesse, et, peu s’en faut, la probité; de l’autre côté, ce sont l’extravagance, la barbarie, la monstruosité, la licence, et que sais-je encore? Certes, si, de tous ces grands mots, les premiers peuvent s’appliquer au système des deux unités, et les autres au système contraire, le procès est jugé. Il est hors de doute que la sagesse vaut mieux que l’extravagance, et même que celle-ci ne vaut rien du tout; et quand Horace ne l’aurait pas formellement prescrit, tout le monde conviendrait de bonne grâce qu’il ne faut pas loger les dauphins dans les bois. Mais lorsque les adversaires de la règle soutiennent que la tragédie, telle qu’ils la conçoivent, n’est pas un bois, et qu’ils n’y transportent pas des dauphins; lorsqu’ils prétendent que c’est pour ne pas blesser la nature et la raison qu’ils récusent la règle; lorsqu’ils veulent prouver que c’est celle-ci qui est bizarre parce qu’elle est arbitraire; c’est là-dessus qu’il faut les attaquer, et les réfuter, si l’on peut. Au reste, on doit le savoir et en prendre son parti, ceux qui défendent des opinions établies ont l’avantage de parler au nom du grand nombre; ils peuvent, sans témérité, employer le langage le plus affirmatif, le plus sentencieux, et c’est un avantage auquel il est rare que l’on veuille renoncer. Jugez, d’après cela, Monsieur, si je me félicite d’avoir trouvé l’occasion de justifier une opinion nouvelle devant un critique qui, au lieu de se prévaloir de la force que le consentement de la majorité et une espèce de prescription peuvent donner à la sienne, ne cherche, au contraire, qu’à l’appuyer sur le raisonnement!
Une autre méthode, à peu près aussi expéditive, aussi usitée et aussi concluante que la précédente, de prouver la nécessité de l’unité de temps et de lieu dans la tragédie, c’est de montrer que, sur certains théâtres où la règle n’est pas admise, on a donné souvent à l’action une étendue excessive; c’est de citer avec un mépris triomphant ces tragédies dans lesquelles un personnage,
«Enfant au premier acte, est barbon au dernier.»
Cela est absurde, sans doute: et ceux qui ne veulent pas de la règle font mieux que de reconnaître simplement cela pour absurde; ils en prouvent l’absurdité par des raisons tirées de leur système. Ce qu’ils contestent, c’est la règle:
Qu’en un lieu, qu’en un jour, etc.
On peut très aisément éviter l’excès signalé dans les vers de Boileau, sans adopter la limite posée par lui. Se fonder sur cet excès pour établir cette limite, c’est faire comme celui qui, après avoir sans peine démontré que l’anarchie est une fort mauvaise chose, voudrait en conclure qu’il n’y a rien de mieux, en fait de gouvernement, que le gouvernement de Constantinople.
Enfin, après avoir désapprouvé, à raison ou à tort, tel ou tel exemple donné par quelque poëte qui s’est affranchi de la règle, on s’en prend au système historique, sans examiner si ce qu’un poëte a fait, dans un cas donné, est ou n’est pas une conséquence de son système. Ainsi, par exemple, Shakespeare a souvent mêlé le comique aux événemens les plus sérieux. Un critique moderne, à qui l’on ne pourrait refuser sans injustice beaucoup de sagacité et de profondeur, a prétendu justifier cette pratique de Shakespeare, et en donner de bonnes raisons. Quoique puisées dans une philosophie plus élevée que ne l’est en general celle que l’on a appliquée jusqu’ici à l’art dramatique, ces raisons ne m’ont jamais persuadé; et je pense, comme un bon et loyal partisan du classique, que le mélange de deux effets contraires détruit l’unité d’impression nécessaire pour produire l’émotion et la sympathie; ou,[1036] pour parler plus raisonnablement, il me semble que ce mélange, tel qu’il a été employé par Shakespeare, a tout-à-fait cet inconvénient. Car, qu’il soit réellement et à jamais[1037] impossible de produire une impression harmonique et agréable par le rapprochement de ces deux moyens,[1038] c’est ce que je n’ai ni le courage d’affirmer, ni la docilité de répéter. Il n’y a qu’un genre dans lequel on puisse refuser d’avance tout espoir de succès[1039] durable, même au génie, et ce genre c’est[1040] le faux: mais interdire au génie[1041] d’employer des matériaux qui sont dans la nature, par la raison qu’il ne pourra pas en tirer un bon parti, c’est évidemment pousser la critique au-delà de son emploi[1042] et de ses forces. Que sait-on? Ne relit-on pas tous les jours des ouvrages[1043] dans le genre narratif, il est vrai, mais des ouvrages où ce mélange se retrouve bien souvent, et sans qu’il ait été besoin de le justifier, parce qu’il est tellement[1044] fondu dans la vérité entraînante de l’ensemble, que personne ne l’a remarqué pour en faire un sujet[1045] de censure? Et le genre dramatique lui même[1046] n’a-t-il pas produit un ouvrage étonnant, dans lequel on trouve des impressions bien autrement diverses et nombreuses, des rapprochemens bien autrement imprévus que ceux qui tiennent à la simple combinaison du tragique et du plaisant? et cet ouvrage, n’a-t-on[1047] pas consenti à l’admirer, à la seule condition qu’on ne lui donnerait pas le nom de tragédie? condition du reste[1048] assez douce de la part des critiques, puisqu’elle n’exige que le sacrifice d’un mot, et accorde, sans s’en apercevoir, que l’auteur, en produisant un chef-d’œuvre, a de plus[1049] inventé un genre. Mais, pour rester plus strictement dans la question, le mélange du plaisant et du sérieux pourra-t-il être transporté heureusement[1050] dans le genre dramatique d’une manière stable, et dans des ouvrages qui ne soient pas une exception? C’est, encore une fois, ce que je n’ose pas savoir. Quoi[1051] qu’il en soit, c’est un point particulier à discuter, si l’on croit avoir assez de données pour le faire; mais c’est bien certainement un point dont il n’y a pas de conséquences à tirer contre le système historique que Shakespeare a suivi: car ce n’est pas la violation de la règle qui l’a entraîné à ce mélange du grave et du burlesque, du touchant et du bas; c’est qu’il avait observé ce mélange dans la réalité, et qu’il voulait rendre la forte impression qu’il en avait reçue.
Jusqu’ici je me suis efforcé de prouver que le système historique non seulement n’est pas sujet aux inconvéniens que vous lui attribuez, en ce qui concerne l’unité d’action et la fixité des caractères; mais qu’il offre, sous ces rapports, les moyens les plus aisés et les plus sûrs d’approcher de la perfection de l’art. Du reste, quand je n’aurais pas réussi, quand il serait bien démontré que ces inconvéniens sont réels, la condamnation du système ne s’ensuivrait pas encore. Il faudrait auparavant les comparer à ceux qui naissent de l’observance de la règle et choisir le système qui en offre le moins; car on ne saurait penser que le système des deux unités soit sans inconvéniens, et qu’une règle, qui impose à l’art qui imite des conditions qui ne sont pas dans la nature que l’on veut imiter, aplanisse d’elle-même toutes les difficultés de l’imitation.
Sans prétendre examiner à fond l’influence que les deux unités ont exercée sur la poésie dramatique, qu’il me soit permis d’examiner quelques-uns de leurs effets qui me semblent défavorables; et, pour m’éloigner le moins possible du point de vue que vous avez choisi, je noterai de préférence ceux qui me paraissent résulter du plan que vous avez proposé pour le sujet de Carmagnola. Vous ne verrez, je l’espère, dans le choix de ce texte, ni une intention hostile, ni une misérable représaille. Je voudrais être aussi sûr que cette lettre ne sera pas ennuyeuse, que je le suis d’avoir été déterminé à l’écrire par un sentiment d’estime pour vous, et de respect pour ce qui me paraît la vérité. Si les règles factices n’induisaient en erreur que des esprits faux et dépourvus du sens du beau, on pourrait les laisser faire et s’épargner la peine de les combattre: ce sont les mauvais effets de leur tyrannie sur les grands poëtes et sur les critiques judicieux qu’il importerait de constater, pour les prévenir; je transcris donc la partie de votre article que j’ai ici en vue: