Non, vous me haïssez, et, dans le fond de l’âme,
Vous craignez de devoir quelque chose à ma flamme.
Ce fils, ce même fils, objet de tant de soins,
Si je l’avais sauvé, vous l’en aimeriez moins.
Observera-t-on que Pyrrhus, lorsqu’il a une fois résolu d’abandonner Astyanax aux bourreaux qui le réclament, montre quelques regrets sur le sort de cet enfant? oui; mais c’est à cause d’Andromaque: il voit la douleur et les larmes où la perte d’un fils adoré va plonger la femme qu’il aime; voilà ce qui le préoccupe, et non la lâcheté dont il se rend coupable en accédant à un acte inhumain de politique. Mais quoi! l’amour le fascine au point qu’il va jusqu’à douter un moment si, après avoir perdu son fils, Andromaque ne sera pas un peu piquée de voir celui qui l’a livré devenir l’époux d’une autre femme:
Crois-tu, si je l’épouse,
Qu’Andromaque en son cœur n’en sera pas jalouse?
Enfin rien ne fait mieux sentir que la mort d’Astyanax n’est rien dans la pièce que la manière dont Phœnix en est affecté. Il n’est pas amoureux celui-là; il n’a point d’intérêt personnel à cette persécution d’un enfant par la Grèce entière; et il y aurait calomnie à le traiter de méchant homme. Il ne manque même pas de ce genre de bonté, pour ainsi dire toute philosophique, que l’on ne rencontre guère que dans les confidens vertueux de tragédie, et qui ne laisse pas d’avoir sa singularité. En effet, ces personnages se mêlent de tout, et n’agissent jamais dans des vues personnelles: ils tiennent de près à l’action tragique, mais ils n’y tiennent par aucun motif qui leur soit propre; ils ont fait leur affaires et leurs passions des affaires et des passions d’autrui. Parfaitement désintéressés, et cependant pleins de zèle, inaccessibles à la corruption, à la tentation même, ce sont des courtisans d’une espèce nouvelle, qui s’oublient, qui ne sont rien dans le monde et n’y veulent rien être: ce sont de purs esprits, qui semblent n’avoir pris momentanément un corps que pour faire aller une tragédie. Aussi n’est-il pas rare de les voir montrer la plus haute sagesse au milieu des passions les plus folles, et un sang-froid admirable dans les plus horribles dangers. Et c’est peut-être ce calme imperturbable, ce désintéressement absolu, qui ont donné à quelques critiques l’idée un peu bizarre de comparer les confidens de la tragédie française aux chœurs des Grecs.
Mais revenons à Phœnix. Eh bien! Phœnix, louant Pyrrhus du parti qu’il a pris enfin de livrer Astyanax, n’a pas l’air de soupçonner qu’il y ait dans ce parti rien de lâche et de barbare. Il y a un moment où l’on pourrait espérer qu’il va laisser percer quelque scrupule là-dessus; on écoute, et c’est pour l’entendre dire: