Qui, je bénis, seigneur, l’heureuse cruauté
Qui vous rend....
Et Dieu sait ce qu’il allait ajouter si Pyrrhus ne lui eût coupé un peu brusquement la parole sur un exorde si expressif!
Je n’ai rien dit d’Hermione; mais qu’y a-t-il à en dire sous le rapport que je considère? Ivre du bonheur de voir Pyrrhus rendu à son amour, peut-il lui venir dans l’idée que la mort d’un enfant troyen va être le gage de ce bonheur? Cependant elle est bien obligée d’y songer un instant, lorsqu’Andromaque vient, en suppliante, la conjurer de fléchir Pyrrhus; mais du reste elle se dispense de se rendre à la prière de cette mère désolée, sous le prétexte d’un devoir austère, et se contente de dire:
S’il faut fléchir Pyrrhus, que le peut que vous?
Vos yeux assez long-temps ont regné sur son âme.
Faites-le prononcer, j’y souscrirai, madame.
c’est-à-dire je n’insisterai pas pour que votre fils soit égorgé.
Il sera vrai, si l’on veut, que d’abominables préjugés, de fausses institutions, des passions effrénées, aient porté un homme, quelques hommes, tout un peuple, au degré de férocité que supposeraient de telles mœurs: j’admettrai que cette férocité puisse se trouver combinée avec l’amour le plus tendre et le plus raffiné; j’irai plus loin, s’il le faut, je croirai qu’il n’est pas impossible que ce soit cet amour lui-même qui ait engendré un oubli si complet des sentimens les plus universels de l’humanité. Ce qui m’étonne, ce que je voudrais savoir et n’ose presque demander, c’est comment il arrive que là où l’on représente de telles mœurs, cet oubli même de l’humanité et de la nature ne soit pas, pour le spectateur, la partie dominante et la plus terrible du spectacle? J’ai peine à comprendre comment, en présence de phénomènes moraux aussi étranges, aussi monstrueux que ceux dont il s’agit, l’on peut se prendre d’un intérêt sérieux pour des incertitudes et des querelles d’amour? comment la curiosité ne se porte pas plutôt à démêler, dans le cœur et dans l’esprit de ces étonnans personnages offerts à sa contemplation, les sentimens et les idées qui en ont fait des exceptions à la nature humaine? Que si ces sentimens, ces idées ont été ceux d’un peuple et d’une époque, il n’en est que plus important d’en observer tous les indices, de savoir comment ils se produisent, et d’apprécier ce qui en résulte. J’ai surtout de la peine, je le répète, à concevoir que, dans le choc des passions de Pyrrhus, d’Oreste et d’Hermione, Astyanax ne soit pas l’objet essentiel de l’anxiété du spectateur; que celui-ci puisse être frappé des soupirs et des fureurs des trois amans, par un motif plus pressant que celui de savoir si le malheureux enfant leur sera ou non sacrifié!
Mais peut-être, dans le système dramatique où l’amour domine, est-on obligé de considérer tout le reste comme accessoire; et Racine, à ce qu’il paraît, en a ainsi jugé, puisque la tragédie d’Andromaque se termine sans que le sort d’Astyanax soit décidé. Il est, pour le moment, en sûreté avec sa mère: le peuple les a pris tous les deux sous sa protection; mais le projet conçu par la Grèce entière d’immoler le fils d’Hector subsiste; la vie de cet enfant est toujours en danger; car ses ennemis sont toujours les plus forts, et les motifs qu’ils ont pu avoir de l’immoler sont plutôt renforcés qu’affaiblis, depuis que sa mère semble avoir trouvé un parti dans le Grèce même. L’observation que je fais ici relativement à Andromaque trouverait son application dans une foule d’autres tragédies dont l’intérêt roule de même sur l’amour, et où il est tellement principal, qu’une fois les personnages amoureux contens ou morts, il ne reste plus dans l’action aucun sujet d’incertitude ou de curiosité; où tout ce qui n’est pas l’amour se rapporte encore a l’amour, et n’excite d’attention que comme moyen offert ou comme obstacle oppose aux flammes des amans. Il y a, par exemple, dans Andromaque même l’énoncé d’un fait qui, si on allait le scruter de trop près, pourrait bien produire une impression fort contraire au sentiment que le poëte veut inspirer pour la veuve d’Hector. Il s’agit de ce qu’Oreste dit, dès la première scène, à propos d’Astyanax: