J’apprends que, pour ravir son enfance au supplice,

Andromaque trompa l’ingénieux Ulysse:

Tandis qu’un autre enfant, arraché de ses bras,

Sous le nom de son fils fut conduit au trépas.

Si le spectateur, dis-je, prenait cela au sérieux, et voulait régler ses sentimens pour Andromaque sur ce que le poëte raconte d’elle, il y a beaucoup d’apparence que la pitié pour cette héroïne serait un peu affaiblie par le souvenir d’une action si cruelle: car enfin ce n’est ni à Andromaque ni à Astyanax, c’est à une mère et à un enfant que le spectateur s’intéresse; et, s’il se rencontre une mère qui ait pu livrer l’enfant d’une autre à la mort, on n’éprouvera jamais pour elle une sympathie entière et pure lorsqu’elle sera en danger de voir périr le sien. Je crois que, pour prendre un intérêt complet aux malheurs d’un personnage quelconque, le spectateur a besoin de lui trouver des sentimens d’humanité. Un être humain qui pour connaître la pitié aurait attendu d’en avoir besoin, qui l’invoquerait sans l’avoir jamais sentie, courrait beaucoup de risque de n’inspirer qu’un faible intérêt. Tout ce qu’on lui devrait, ou du moins tout ce que l’on pourrait lui accorder, serait un pénible mélange de commisération et d’horreur; et Andromaque elle-même, s’il était vrai qu’elle eût commis une cruauté pour prévenir une infortune, nous toucherait bien moins quand cette infortune vient à l’accabler; ses douleurs auraient l’air d’une punition du ciel; ses larmes auraient, pour ainsi dire, été souillées dans leur source même; elles auraient perdu ce qu’ont de plus puissant et de plus sacré les larmes d’une mère qui supplie pour la vie de son enfant.

Un critique qui, il faut bien le croire, a été quelque temps une autorité en littérature[1054], a paru soupçonner que l’idée du sacrifice d’Astyanax pouvait produire un sentiment nuisible à l’effet de la tragédie de Racine, et voici comme il aplanit toute la difficulté: «Si Pyrrhus», dit-il, «n’obtient pas la main d’Andromaque, il livrera le fils de cette princesse aux Grecs, qui le lui demandent. Ils ont des droits sur leur victime, et il ne peut refuser à ses alliés le sang de leur ennemi commun, à moins qu’il ne puisse leur dire: Sa mère est ma femme, et son fils est devenu le mien. Voilà des motifs suffisans, bien conçus et bien dignes de la tragédie». Des droits! le droit de tuer un enfant parce qu’il est le fils d’un ennemi! Le critique ne le pensait pas, aussi ajoute-t-il de suite ces paroles non moins étonnantes: «Quoique ce sacrifice d’un enfant puisse nous paraître tenir de la cruauté, les mœurs connues de ces temps, les maximes de la politique et les droits de la victoire l’autorisent suffisamment». Cela peut être: mais, dans ce cas, ce sont ces mœurs, ces maximes de politique, et cette manière de concevoir les droits de la victoire, c’est l’horrible puissance qu’on leur attribue de porter les hommes à sacrifier un enfant, qui est le côté le plus terrible et le plus dramatique du sujet, c’est le sujet tout entier, si je ne me trompe; car l’amour devient, pour ainsi dire, une passion de luxe, une frivolité, si on le rapproche d’une idée si grave. Mais, me dira-t-on sans doute, ne doit-on pas admirer l’art du poëte qui a su si pleinement nous captiver pour des intérêts amoureux, en présence et, pour ainsi dire, en dépit des intérêts les plus simples et les plus sacrés de l’humanité? Oui, certes, on doit l’admirer; mais n’est-il-pas permis aussi de trouver quelque chose à redire à un système dans lequel un des plus heureux génies poétiques qui aient jamais existé emploie toutes ses ressources à faire prédominer une impression qui n’est que secondaire, pour le genre et le degré de sympathie qu’elle peut produire, sur une impression aussi pure, aussi religieuse, aussi éminemment poétique, que la pitié pour un enfant que des hommes veulent égorger, en vertu des prétendus droits de la victoire et de la politique? N’y a-t-il rien à regretter dans un système qui oblige ou qui expose incessamment le poëte à faire taire la voix de l’humanité, pour ne laisser entendre que celle de l’amour?

Je n’ai pas prétendu indiquer, bien s’en faut, tous les effets des règles arbitraires sur le poëme dramatique; il faudrait pour cela examiner, dans tous ses développemens, la tragédie telle qu’elle est résultée de l’observance de ces règles. Si, comme il me semble démontré, elles introduisent dans l’art des élémens étrangers, si elles imposent aux sujets dramatiques une forme indépendante de leur nature, il est bien clair que la tragédie n’a pu les admettre sans se ressentir désavantageusement, et dans toutes ses parties, de leur influence; et l’on peut en dire autant de toutes les règles factices dans tous les genres de poesie.

Remarquez, je vous prie, Monsieur, sur quels principes on s’est fondé pour les établir ces règles. C’est de la pratique qu’on les a toujours prises. Ainsi, dans le poëme épique, on est parti de l’Iliade pour trouver les règles: et le raisonnement que l’on a fait, pour prouver qu’elles s’y trouvaient, est assurément un des plus curieux qui soient jamais tombés dans l’esprit des hommes. On a dit que puisqu’Homère avait atteint la perfection en remplissant telles et telles conditions, ces conditions devaient être regardées comme nécessaires partout, pour tout et pour toujours. On n’a oublié en cela qu’un des caractères les plus essentiels de la poésie et de l’esprit humain: on n’a pas vu que tout poëte, digne de ce nom, saisit précisément dans le sujet qu’il traite les conditions et les caractères qui lui sont propres; et qu’à un but déterminé et spécial il ne manque jamais d’approprier des moyens également spéciaux. Aussi les règles générales que l’on a tirées, Dieu sait comment, de l’Iliade, pour les imposer à tout poëme sérieux de longue haleine, se sont trouvées non seulement gratuites, mais inapplicables relativement à beaucoup de productions du premier ordre, par la raison que les auteurs de celles-ci ont vu dans leur sujet, ainsi qu’Homère dans le sien, ce que ce sujet avait de propre et d’individuel; par la raison que, comme Homère, ils se sont conformés, dans l’exécution, à cette vue première, à cette perception rapide et simultanée des moyens qui convenaient à leur but. Il a dû arriver de la sorte aux théoristes de trouver, dans bien des poëmes épiques, des choses qu’ils n’avaient ni prévues ni soupçonnées, puisqu’elles n’étaient pas dans l’Iliade. Mais les théoristes de l’épopée ont l’air d’avoir été plus accommodans que ceux du drame: ils ont admis des exceptions aux règles déduites de l’Iliade, pour les sujets qui ne se prêtaient pas à ces règles: et, comme ces exceptions ne laissent pas d’être nombreuses, sont même plus nombreuses que les cas réguliers, il y a vraiment lieu à se féliciter de cette condescendance de la part des régulateurs de l’épopée.

Parmi les ouvrages modernes qui approchent le plus de l’idéal convenu pour le poëme épique, et qui sont regardés comme classiques dans l’Europe entière, il y en a trois, je crois, où l’on est parvenu, tant bien que mal, à trouver l’application des règles homériques, et le vrai type du genre; ce sont la Jérusalem délivrée, la Lusiade et la Henriade: mais, pour la Divine comédie et le Roland furieux, pour le Paradis perdu, la Messiade et tant d’autres poëmes, les critiques ont eu beau se tourmenter à leur faire une case dans leurs théories, ils n’ont pu en venir à bout; ces poëmes leur ont toujours échappé par quelque côté. Dans le premier, on a cherché en vain une certaine unité conforme à l’idée générale que l’on s’en était faite; dans le second, on n’a pas su au juste quel était le protagoniste; dans l’autre, enfin, les événemens n’étaient pas du genre épique proprement dit: si bien que l’on a fini par ne plus savoir de quel titre qualifier ces compositions indociles; tout ce dont on est convenu à leur égard, c’est qu’elles n’avaient pas moins d’agrémens ou moins de beautés que les modèles auxquels elles ne ressemblaient pas. Le plus plaisant est que les critiques, au lieu de se donner tant de peine pour essayer de ranger sous une dénomination commune tant de poëmes divers, ne se soient jamais avisés de réfléchir que cette dénomination n’existait pas à priori, et que le vrai titre de chacun de ces poëmes était celui que lui avait donné son auteur. Mais cela était trop complexe, trop opposé a l’idée commode de l’unité; il fallait à la théorie, pour la mettre à son aise, un nom de genre pour les poëmes épiques. Mais il eût fallu pour cela que la théorie devançât la pratique: alors plus d’exceptions obligées, et partant plus de difficultés, plus d’embarras.