On n'eut, d'abord, d'autre dessein patent que de transformer la vieille station à demi abandonnée de «Benzert» et qui remontait à la conquête espagnole, en un port de pêche et un port commercial à tout le moins abordable. Ce fut ainsi que, le plus simplement du monde, on mit, pour la première fois, la pioche en terre et qu'on commença à élargir et à régulariser le chenal.
Même, pour ces premiers travaux, si insignifiants qu'ils parussent, il fallait de l'argent; une combinaison ingénieuse le procura. C'est Bizerte lui-même qui subventionna l'avenir de Bizerte.
Dans ces lacs ouverts sur la Méditerranée comme des viviers immenses, le poisson, à des époques et à des heures régulières, monte et descend. L'armée innombrable des dorades, des loups, des rougets, des bars, entre et sort par un mouvement régulier et se précipite comme un torrent alternatif et vivant par l'étroit passage du goulet.
Le monopole de la pêche maritime à Bizerte fut un des avantages principaux de la concession qui fut consentie à la maison Hersent et Couvreux, à charge de commencer les premiers travaux du port commercial.
Ainsi, l'inépuisable richesse que le flot emporte et ramène a redressé le chenal, aligné les premiers quais, poussés au loin, dans la mer, les rocs des premières jetées. La chair s'est faite pierre, et c'est sur cette fondation animée que Bizerte s'élève maintenant.
La conception initiale se transformait progressivement, ou plutôt, poursuivie longuement dans le silence, elle put, sans inconvénient, se manifester au grand jour.
En 1897, l'Europe était, comme elle l'est aujourd'hui, attentive au problème oriental qui paraissait sur le point de se poser. Parmi les difficultés et les lenteurs du concert européen, l'affaire crétoise évoluait péniblement vers une solution pacifique. Cette heure parut opportune pour régler définitivement la question tunisienne et pour délivrer Bizerte. [pg!92]
Ainsi, de ce conflit redoutable de sentiments et d'intérêts, la France tirait du moins un avantage positif. Son autorité navale dans le Méditerranée se multipliait, en quelque sorte, par ce «doublet» de Toulon. Selon le mot de l'amiral Gervais, «près de Tunis la Blanche on aurait désormais Bizerte la Forte».
Depuis lors, une immense activité règne sur les lacs. Le chenal se trouve porté de 100 mètres de large à la surface, à 200 mètres. Les jetées sont prolongées en mer, couvertes par un môle construit par 17 à 20 mètres de profondeur; elles font un immense avant-port et permettront, en tout temps, l'entrée et la sortie aux bâtiments français, interdisant, par contre, à une flotte étrangère de forcer le passage comme à Santiago et «de mettre en bouteille» la flotte française, abritée sans être enfermée.
Dans le port, de vastes bassins de radoub sont achevés; plus loin encore, l'arsenal maritime s'élève, plus loin encore les fortifications construites partout sur la ceinture des collines, défendent la terre, menacent la mer. Il faudrait un siège en règle, soutenu par une flotte et une armée formidables pour venir à bout de la résistance qu'offrirait, dès maintenant, Bizerte. Je ne connais pas de spectacle plus imposant et, si j'ose dire, plus merveilleux, que celui que présente à la tombée du jour, sous les lueurs du soleil couchant, cette immense nappe plane et glauque que dominent, au loin, les défenses formidables du Djebel-Kébir, et du Djebel-Rouma.[22]»