La mer Méditerranée est divisée en deux parties nettement définies: l'une forme la tête du lion, l'autre le corps; l'une, à l'Occident, baigne l'Espagne et le Maroc, la Provence et l'Algérie; l'autre, dans la partie orientale, réunit les trois continents: Europe, Asie, Afrique; elle caresse, de son flot bleu, la Grèce et ses îles, l'Asie-Mineure et l'Égypte: elle se prolonge par les détroits, jusque dans la mer Noire; elle débouche sur le reste du monde par le canal de Suez.

Or, ces deux parties, se rejoignent en un point qui forme comme le col de la bête; c'est à l'étranglement qui se produit entre la Sicile et la terre d'Afrique. L'île de Malte, un peu en arrière de ce détroit, en surveille la [pg!90] sortie; mais Bizerte est mieux située encore, car elle le domine. Bizerte prend la Méditerranée à la gorge.

En ce point décisif, une volonté de la nature a creusé ce lac offrant une surface de 15.000 hectares sur lesquels 1.300 sont assez profonds pour recevoir les plus grands bâtiments. Un des plus beaux ports du monde se trouve donc dans un des points les plus importants du monde. Il fallait avoir le point et il fallait avoir le port.

Telle est l'entreprise à laquelle la France s'est consacrée depuis vingt ans et qu'elle a réalisée avec une ténacité et un esprit de suite qui peut-être, un jour, seront comptés à notre pays, si méconnu par les autres et si souvent calomnié par lui-même.

Pour avoir Bizerte, il fallait avoir la Tunisie: ce fut la première partie de l'entreprise. Au début, il ne fut guère question de Bizerte: on était tout aux Khroumirs. Seules, les puissances européennes, connaissant à merveille l'importance de la partie qui se jouait, prétendirent mettre un veto sur l'entreprise éventuelle d'un grand port à Bizerte, et M. Barthélemy Saint-Hilaire, alors ministre des affaires étrangères, agit sagement, en remettant à l'avenir le dessein d'un établissement militaire au sujet duquel on l'interrogeait.

Contre vents et marée Jules Ferry en vint à ses fins; l'occupation française imposa notre protectorat à la Régence. La question de la défense militaire fut posée du même jour. Elle se combinait naturellement avec celle de l'Algérie. La Tunisie, faisant l'effet d'un bastion avancé vers la mer et vers l'Orient, attira donc toute l'attention.

En quel point établirait-on la citadelle et l'arx de la nouvelle conquête? Quelques-uns, songeant à l'esprit turbulent des populations indigènes et aux difficultés que rencontrerait éventuellement une expédition venue du dehors, si elle était obligée de pénétrer dans les terres, désignaient comme nœud de la défense, cette antique ville de Tébessa qui avait été longtemps le refuge de la domination romaine en péril. D'autres, prévoyant le développement africain de l'Empire colonial français vers les régions centrales et vers le lac Tchad, insistaient pour qu'on utilisât l'angle et le port naturel que fait, au coude de la Syrte, derrière l'île de Djerba, la baie de Bougrara.

Mais Bizerte s'imposa: Bizerte, point propice, à la fois, à la défensive et à l'offensive, également bien situé si on envisage la terre et si on envisage la mer, dominant la capitale, Tunis, sans être entravé par elle, aboutissant presque immédiat du plus grand fleuve de la Tunisie, la Medjerda, et de la plus importante voie ferrée du Nord de l'Afrique, celle qui réunit Alger à Tunis.

Quant aux avantages militaires de ce port, véritablement unique, ils sont exposés, avec la plus grande précision, dans une étude du lieutenant-colonel Espitalier: «Le rayon tactique d'action, d'un cuirassé filant 18 nœuds, [pg!91] autour d'un point d'appui, est de 180 milles environ, si l'on veut qu'il puisse revenir à son port d'attache. Dans ces conditions, le cercle tactique de Bizerte coupe le rivage de la Sicile et couvre tout le passage entre ce rivage et la côte africaine. Il coupe aussi le cercle d'action des navires anglais de Malte. Si l'on combine le cercle d'action de Bizerte avec ceux de Mers-el-Kébir, d'Alger, d'Ajaccio et des ports métropolitains, il est facile de voir que tout le bassin occidental de la Méditerranée est sous notre dépendance tactique et que Bizerte est la clef de notre action du côté de l'Est».

Ces raisons confirmèrent les impressions favorables que la situation géographique et la convenance du site avaient fait naître dans les esprits. Mais comment rompre les engagements, comment déjouer la surveillance étroite des diplomaties rivales qui tenaient en suspens l'avenir de Bizerte? L'histoire éclairera un jour, ces points. [?]