—Ah, tant pis! Ce nʼest pas très important dʼavoir la fièvre! On en guérit. Et puis on recommence... Après tout cʼest la chose la plus bête que nous puissions faire, nous soigner dʼune blessure. Oh, ce besoin imbécile de rester vivants!... Et pourquoi?... Pour crever demain, ou après demain, dans le Gharb ou dans le Guébli, et toujours avec le même délire... Ce nʼest même pas comique, ce nʼest rien du tout... De la bêtise! Dis–donc, major, ta quinine a des qualités sans doute; mais moi je puis te dire que jʼai appris quelque chose dans lʼhistoire du soldat Laire. Dʼabord, vois–tu, il avait dans son cœur des yeux de femme. Et cela ne lʼa pas empêché de vouloir la guenille du Prophète, le chiffon vert que même ces brutes ont pris pour de lʼidéal brodé... Oui, positivement, jʼai la fièvre; mais ça me fait bien plaisir quʼune jolie femme soit assise sur mon lit de camp. Et puis, Dieu sait si elle mʼécoute... Dans ses yeux calmes il y a un peu de nord...

—Je vous écoute, oui, capitaine,—ella rispose con voce tranquilla, senza nemmeno far muovere il velo dʼombra che le fasciava la fronte.

—Et alors, quand la mitrailleuse chanta, la cohue de ces gueux sauvages eut une espèce de long balancement, un arrêt tumultueux devant la mort invisible, devant ces milliers de balles qui zigzaguaient dans leurs rangs comme des lézards métalliques. Ce nʼétait pas continuel, car elle devait aussi défendre cette partie de la colonne qui sʼétait engagée sur lʼautre versant, aux ordres du Commandant. Mais elle nous protégeait assez pour que nous puissions nous replier, tant dʼun côté que de lʼautre, afin de nous réunir autour des mitrailleuses, quʼon essayait de remettre en action. Le soldat Laire était toujours au delà de la broussaille; il ne tournait même pas la tête. De temps en temps la mitrailleuse faisait des ravages devant lui; les monceaux de cadavres lʼempêchaient de mourir.

—«Soldat Laire!—lui criai–je.—En arrière! En arrière avec nous!» Il hocha sa tête nue, quʼune large blessure coiffait de pourpre; il fit un bond terrible, et plongea sa baïonnette dans le ventre du grand diable noir qui portait le drapeau. Il sʼaccrocha des deux mains à la hampe de lʼétendard, et lʼon vit une mêlée dʼhommes, presque nus, gesticulants, hurlants, sʼécrouler sur lʼenorme cadavre de lʼenseigne barbare. La mitrailleuse y darda pendant quelques minutes son éventail de flèches, et presque personne de ce groupe ne releva la tête. Ils avaient enseveli sous leurs cadavres la bannière du Prophète. Mais il y eut un silence. Et lentement, comme quelquʼun qui sortirait à plat ventre dʼune kouba effondrée, nous vîmes le soldat Laire se dégager du poids de ces cadavres, surgir, et marcher vers nous en chancelant, les mains crispées sur la bannière du Prophète. Ce nʼétait plus un homme, Madame, mais un fou rouge, une loque humaine qui portait un drapeau. Il lʼagitait, il lʼagitait, il riait peut–être... Nous entendîmes sa voix ivre:

—Je lʼai! je lʼai, mon capitaine!...

Nous allions vers lui, mais la distance était encore assez grande. On voyait des marocains, des nègres, courir en foule. Nous avions peur de le tuer avec nos balles. De mes hommes, plus un seul ne pouvait courir; eux, ils couraient comme des diables. Mais sa voix était si épouvantable, que jʼen rêve, depuis, chaque fois que mes yeux sʼassoupissent. Il criait:—«Bien le bonjour à vos bourgeoises, nʼs pas!... Et quand jʼaurai ma médaille, fous–la au drapeau... capitaine!... fous–la... au drapeau... ca... pitaine!...»

Ce fut sa dernière parole. On sʼempara de lui, malgré les mitrailleuses, et il mourut les poings crispés sur la bannière du Prophète.—Jʼoubliais de vous dire, Madame, que tout cela sʼest passé au milieu dʼune tourmente rouge, et que nous sommes revenus soixante–treize, dont vingt–quatre seulement nʼétaient pas blessés. En voilà un, par exemple: cʼest le petit gaillard aux yeux de chamelle, qui gribouille des paperasses pour expédier ma correspondance. Parce que moi, voyez–vous, le Gharb mʼa joué un sale tour: je ne peux plus écrire les mots sur une ligne, je vais tout de travers, et je saute des voyelles...

—Ah, ces chiens galeux! ces chiens galeux!...—borbottava il piccolo soldato, succhiandosi le falangi sporche dʼinchiostro bituminoso.

Là fuori, nellʼoasi bionda, la sera scendeva in larghe vampe di tangibile profumo. Era quasi una lentissima pioggia di pólline dʼoro, che pareva scuotersi dai carichi rami delle palme, bruciare, cadendo nellʼombra, come un pulviscolo di sole. Si vedevano, sui fiori tropicali, aprirsi le bocche ovali dei lucidi camaleonti. Due cadaveri di traditori pendevano dalla forca della più alta palma. Erano là, immobili, come due lunghi batacchi di campana, coi polsi legati dietro la schiena, gli occhi marci, la lingua grossa come un tumore fra le mandibole mummificate.

La carovana di Colomb–Béchar si era sdraiata intorno ai pozzi, fra il disordine delle some; i cammelli masticavano la rugiadosa erba con una lentissima voracità; in larghe pentole dʼargilla i cammellieri pazienti facevano bollire il kouss–kouss.