Con la sua mano delicata il medico versò la bevanda, e gli sorresse la nuca mentrʼegli beveva.

—Nous étions partis pendant la nuit avec les mitrailleuses. Nous savions très bien quʼil nous attaqueraient. On nous les avait signalés dans plusieurs directions du Gharb. Le Gharb, savez–vous, cʼest comme le Bois de Boulogne pour les jeunes filles: il y a, paraît–il, des satyres. Nous étions trois cent quatre–vingt, quatre cents, pas plus; il sont, eux, comme les sauterelles; plus on en fauche, plus il en vient. Mais nous avions des ordres, quoi!... il fallait obéir. Nous avons obéi. Nous sommes revenus soixante–treize, et il fallait voir en quel état! Oh, je sais bien, à Paris on ne sʼen doute guère!.. Les Coloniaux? eh, quoi, la belle affaire! Cʼest leur métier à eux de se faire «zigouiller!» Peste, Madame! Je vous dis que ces gros bourgeois ne se doutent de rien. Du cinq pour cent et Monsieur Fallières: voilà leur façon dʼentendre la patrie. Cʼest commode, hein? Oui, sûrement, cʼest tout à fait kouss–kouss!—Major, approche la carafe, je tʼen prie...

Bluette lo ascoltava immobile, piegata su lʼala che formavano le sue lunghe ginocchia, sola, deserta, con gli occhi allucinati nel vapore del lontano sole.

—Mais lui, ce brave Laire, il avait du définitif dans lʼâme, ce matin–là. Il marchait dʼun pas allegre, à quelques rangs devant moi, et sa haute taille était la plus belle du bataillon. Pour un dernier venu, je vous assure quʼil était vieille–garde. Le sous–off me disaient:—«Capitaine, voilà un dandy!» Ce Laire, il nʼavait pas prononcé quarante mots depuis son arrivée. Il avait le cafard des nobles, le cafards des gens qui se racontent à un brin dʼherbe, mais qui jamais ne soufflent mot à leurs copains. Cʼest pour vous dire, Madame, que nous lʼavions compris. Et moi, par exemple, je trouve assez naturel que vous ayez fait pour lui ce long voyage.

Le strisce di fumo della sigaretta che aspirava il tenente medico rimanevano sospese nellʼaria come larghi veli.

—Oui, cʼest bien sûr; pour nous tous, les Batt dʼAff, il vient un jour où nous avons du définitif dans lʼâme. Il nʼy avait quʼà le regarder, ce matin là, pour comprende que cʼétait «son jour». Lʼaube était rouge comme ces paniers de cerises quʼexposent les fruitières du Faubourg Saint–Honoré. Cela aide. Rien ne donne lʼenvie de devenir noir comme cette lumière écarlate... La colonne marchait, mitrailleuses en tête, essayant de glisser dans les plis du terrain. Le Gharb, au delà des dernières dunes, miroitait comme une terre volcanique parsemée de phosphore. Cʼest horrible! On sʼaperçoit, dans ce spasme aveuglant, quʼon peut tuer lʼhomme à force dʼétincelles. La terre montait; à lʼhorizon on voyait des collines. Ils pouvaient être partout, car le terrain faisait de hautes vagues. A un moment donné, sans aucune raison apparente, je sentis quʼils étaient là, quʼils rampaient comme des couleuvres dans les pièges de cette terre morte, quʼils allaient surgir de partout, avec leurs cris sauvages. Une sensation, Madame!... cette sensation de lʼembuscade que nous avons très claire, nous, les habitués de la harka. Quelques minutes plus tard, les voilà qui se dressent comme des fantômes chaotiques au sommet des collines. Deux, trois dʼabord, puis des centaines, des hordes... Le soleil naissant du côté de Chergoui soulevait des nuées de sable; nous étions pris en même temps dans la bataille et dans la tourmente de soleil. Nos mitrailleuses, avec un bourdonnement de guêpes, sifflaient sur ces moissons de sauvages. On en fauchait autant quʼil en venait, par vagues. Mais ils étaient plus que nos balles, et ils approchaient toujours. Leurs drapeaux verts tanguaient sur ces troupeaux humains. Bref: quand nous fûmes entourés, quand nos mitrailleuses ensablées ne fonctionnèrent plus, il fallut marcher à la baïonnette, et le Commandant me cria: «Voilà du kouss–kouss pour toi, Letellier! Essaye tout de même! Jʼy vais de mon côté.» On y alla... Zut! que jʼai soif, Madame! Nʼen voulez–vous pas un verre? Ça fait du bien au cœur.

E bevve, bevve profondamente, con assetata febbre, un lungo sorso.

—Il y avait devant moi une borde composée de huit cent brutes au moins, qui grouillaient sur une colline et sʼavançaient avec des oscillations de montagne russe. Leur drapeau vert était la chose la plus agréable à regarder dans cette atmosphère de pourpre. Je dis à mes hommes: «Crédieu! si on pouvait leur arracher cette sale guenille!...»

—Jʼy vais tout–de–go, mon capitaine!—répondit une voix de bronze derrière moi. Un homme sortis des rangs. Cʼétait le soldat Laire, très calme, baïonnette au canon. Il se lança tout droit, tout seul, faisant de temps à autre un geste comme pour écarter des rideaux. Les autres le suivirent. Il courait, une cinquantaine de pas devant nous. On arriva derrière une broussaille. A vrai dire on ne savait pas si cʼétaient des arbres ou des pierres végétales. Ces chiens galeux nʼétaient plus quʼà vingt mètres. Ils couraient aussi. Dans le choc, il y eut une mêlée épouvantable. Cʼest quʼon devient fou, là bas, dans le Gharb, Madame!... Ce nʼest pas du tout de lʼhéroïsme: on devient fou. Ils tenaient leurs longs fusils par le canon et flanquaient des coups de crosse; ils avaient aussi des couteaux, des poignards et des larges sabres marocains; mais leur voix de fauves était encore plus effrayante. Le Commandant avait affaire de lʼautre côté. Une partie de nos hommes, groupés autour des mitrailleuses, tiraient sans relâche pour aider nos baïonnettes. On voyait ces sauvages tomber comme des épis dans la moisson, avec une espèce de rire terrible qui les clouait par terre. Nous avions de leur sang jusquʼau poignet, jusquʼau coude; mais il en venait toujours du pied de colline. Savez–vous combien ça peut faire de cadavres le bras dʼun homme? Je ne le sais pas moi–même. Plusieurs sans doute. Mais le poids des cadavres finit toujours par vaincre la puissance dʼun bras. Dʼautant plus que nous étions presque tous blessés, sans compter les morts. Jʼavais une balle au dessus de la tempe, un coup de crosse à lʼépaule et une déchirure dans le côté. Mais ça ne fait pas très mal, une blessure, tant quʼon est au Gharb... Ce brave Laire était toujours devant nous; il livrait à lui tout seul un combat merveilleux. Je crois même quʼà ce moment–là il nʼavait plus sa raison, le pauvre, parce que je nʼai jamais vu un seul homme faire un pareil massacre. Il était tout rouge, de son propre sang et du leur, comme sʼil sʼétait plongé dans le ruisseau dʼune boucherie. Ceux quʼil avait tués de sa propre main et ceux qui sʼabattaient sous notre fusillade formaient autour de lui une espèce de rempart macabre. Quelques pas en arrière de ce rempart flottait le drapeau vert du Prophète. Il avançait toujours pour sʼen emparer, tombant sur les genoux, se redressant encore, tout rouge, complètement fou. A un moment donné je comptai mes hommes: nous étions restés trente–cinq; nous reculions; le Gharb dansait comme une mer en tempête. Ce nʼétait pas le courage, cʼétait lʼhaleine qui nous manquait. Jʼavais empoigné mes deux pistolets pour en brûler les dernières cartouches, quand, tout à coup, un miracle se produisit. Une de nos mitrailleuses, nettoyée à la hâte, avait fait un bond sur lʼaile gauche et recommençait à chanter. Madame, quelle ivresse! quelle ivresse!... Je nʼai jamais lancé vers une femme le regard enivré dont jʼenveloppai en ce moment la belle mitrailleuse...

—Doucement...—gli consigliò il medico.—Vous aurez la fièvre.