—Oui... autrefois mon cœur était celui dʼune danseuse... On mʼavait appris à être belle, et cʼest tout ce que je savais. Aujourdʼhui, quand je songe à cette Bluette loin, jʼai lʼimpression dʼune grandʼmère qui trouverait au fond dʼun tiroir son portrait de fiancée. Jʼai voulu danser la plus belle danse que cette Ville puisse voir pendant de longues années... Mais ce matin. Jack, si mes cheveux devenaient par hasard tout blancs, il me semble que je nʼen aurais aucune tristesse.

—Vous avez lu, je crois, de mauvais livres. Ceux qui écrivent des romans, moi je les méprise.

—En effet tu es dʼune adorable ignorance, mon brave Jack!

—«Mais je sais, Bliouette, que vous nʼavez rien gagné à devenir une femme savante.»

—Savante?... Eh bien, comme tu voudras, Jack. Mais souris du coin des lèvres! Tu as été mon danseur, mon camarade et mon frère: quand je serai loin...—si par hasard je devais mʼen aller très loin,—pense toujours que Bluette, au fond, très au fond dʼelle–même, nʼétait quʼune égoïste...

—On ne parle jamais clairement quand on ne veut pas dire ce quʼon pense. Nous exprimons toujours nos idées avec un langage bref, en Amérique.

—Oui, en Amérique il y a moins de douleur... Ou aime, on pleure, là–bas comme partout, mais vous avez des, âmes plus fraîches, peut–être plus jeunes, et il y a chez vous moins de douleur. Vous restez presque toujours ce que vous étiez à votre naissance; nous autres, la vie nous change. Dans notre âme originaire il y a des étrangers. Moi, par exemple, jʼai été plusieurs femmes.

—Et vous ne serez jamais la mienne, Bliouette?

—Ecoute, Jack.... Essaye de comprendre ce que veut dire cette phrase: «Je nʼy suis plus.» Mon âme sʼen est allée je ne sais où; il ne reste en moi quʼun cercle béant; la place où était sa douleur. Je te parle, tu mʼécoutes; je suis Bluette, tu es Jack; hier soir jʼai dansé, demain... je danserai encore!... Mais, vois–tu, en mon cœur il y a du vide. Il y a un vide que tu ne sens pas, une sensation de la mort qui nous sépare, quelque chose de fini, dont lʼirréparable gravite autour de moi. Quand je regarde le soleil, je me souviens que cʼest lui qui a brûlé mon âme.

—On appelle ça du spleen. Vous croyez me dire des choses très graves; en Amérique nous appelons ça du spleen. Et il y a des moyens pour le guérir.