—Tu es un définisseur, Jack... cʼest terrible! Jʼappellerai ça du spleen, pour te faire plaisir. Oui, sans doute, il y a des médecins très subtils, ou très naïfs. qui prétendent connaître aussi la médecine de lʼâme. Quant a moi je ne veux pas les suivre, Jack. Ce sont des fumistes. Je suis allée là–bas, aux Régiments Etrangers, où le soleil est si rouge quʼil peut tuer à force de lumière... Il y en a des centaines, là–bas, que ce spleen hante. Ils se guérissent bien, des fois, même très souvent... lorsquʼils tombent...
—Oh, mais ce nʼest pas la même chose!
—Si, la même. Jack, la même. Et ne dis plus rien, mon frère... Il ne faut pas que tu touches à ces pauvres cœurs. Ils sont là–bas, ils marchent, le grand soleil les accable... Il ne faut rien dire, Jack; tu ne les a pas vus.
—Ils y vont parce quʼils le veulent bien.
—Oui, sans doute. Cʼest ça qui est grave. Moi aussi je le veux...
—Quoi?
—Rien... Je veux danser, oublier, vivre... Mais il fallait pourtant que tu saches combien je leur ressemble, car eux aussi ont perdu leur âme, un jour, dans les rafales de la vie, tout à coup. Moi, ce fut à la dernière étape, dans lʼoasis, sous la tente, lorsque ce capitaine blessé me répondit dʼune voix militaire: «... le matin du 23 Septembre, face à lʼennemi.» Il y a des moments au delà desquels on passe, uniquement parce que la vie est très tenace. Or, Jack, avant que je te prie de me laisser dormir, je veux que tu saches encore une chose. La vie est très forte, si forte quʼon peut la vivre même sans cœur. Mais il faut pourtant que chacun suive sa route... Jʼai perdu la moitié de mon être le soir où je suis entrée dans sa maison vide; puis, jʼai parcouru cette longue distance, jʼai pâti de cet énorme soleil, je serais allée au bout de la terre, soutenue par la foi de le revoir, de causer un instant avec lui... Mais je suis arrivée juste pour apprendre quʼil avait sa médaille... Et les femmes, Jack, ne sont pas un drapeau...
—Taisez–vous, Bliouette; je vois que ça vous fait très mal.
—Non, Jack; je voulais que tu comprennes comment je suis morte, et pourquoi, mon frère, tu ne dois plus mʼaimer...