Ce qu'il importe avant tout de bien montrer, c'est qu'en vérité la suggestion est un phénomène commun, facile à produire, et qui ne saurait échapper à l'attention des observateurs. Les exemples abondent: MM. Liégeois et Bernheim en ont donné d'excellens, obtenus pour les besoins de leur thèse; il n'est pas superflu d'en citer d'autres qui n'ont pas été recueillis avec une idée préconçue.
Il y a déjà plus de vingt ans que, loin de tout milieu civilisé, nous provoquions par suggestion les actes les plus bizarres chez des Mosquitos hypnotisés; ils imitaient à distance tous nos mouvemens; véritables automates dont nous tirions à volonté les ficelles. Mais il s'agissait sur tout là de suggestions d'ordre physique. Les suggestions d'ordre psychique sont bien plus extraordinaires. M. Charles Richet qui a très finement étudié ces questions en a recueilli lui-même de nombreux exemples dans un livre remarquable, et d'ailleurs remarqué avec raison: L'Homme et l'Intelligence[85]. Nous n'insisterons pas sur les phénomènes de suggestion les plus connus, mai nous emprunterons à M. Ch. Richet quelques cas bien singuliers où la personnalité disparait complètement...........
En tout cas, il semble résulter manifestement de tout ce qui précède que tout sujet hypnotique est susceptible sous certaines influences de perdre son libre arbitre et d'obéir à des volontés étrangères, à des impulsions extérieures. C'est une conclusion capitale, mais qui se déduit nécessairement de faits observés.
Dans les exemples que nous avons signalés, les ordres qui provoquent plus tard les impulsions sont donnés oralement, de façon à impressionner par la voie ordinaire les centres nerveux. On s'est demandé si un sujet magnétique exécuterait de même un ordre pensé et non exprimé. Les magnétiseurs n'hésitent pas à répondre par l'affirmative. Nous ne croyons pas qu'aucune expérience réellement nette permette aujourd'hui de trancher la question d'une façon aussi péremptoire; mais qui oserait d'un autre coté affirmer aujourd'hui que le fait est impossible? Il importe peu au point de vue légal que la suggestion s'opère mentalement ou par ordre communiqué, puisque le sujet réveillé oublie et l'ordre et celui qui le lui a donné; mais quelles conséquences pour la psychologie! Laissons la question ouverte; nous ne sommes pas aujourd'hui encore en état d'y répondre avec certitude.
Ces études ne sont, à vrai dire, qu'à leur début; c'est encore l'inconnu pour le physiologiste; le système nerveux nous promet encore bien des surprises; la plupart des phénomènes hypnotiques sont inexplicables dans l'état actuel de la science. Citons encore un exemple trés curieux. Le docteur Tagnet, de Bordeaux, soigne en ce moment une jeune malade qu'il endort, comme le fait d'ailleurs M. Dumontpallier, par une simple pression sur une vertébre du cou. Ce sujet est bien surprenant. Ses sens atteignent un degré de finesse incomparable; elle perçoit des impressions qui nous échappent; elle possède une vue qui tiens du merveilleux. On place devant elle un carton, une feuille de papier, et derrière elle, à une certaine distance, des objets quelconques. Elle voit ces objets réfléchis sur le carton comme sur une glace, ou du moins elle le dit, mais en tout cas elle énumère un à un les objets que l'on fait passer derrière son dos. Elle peut même lire ainsi des phrases imprimées qu'elle déchiffre a rebours beaucoup mieux que nous ne pourrions le faire d'une ligne imprimée réfléchie par un miroir. On découpe une feuille de carton en petits morceaux; on lui présente un de ces petits morceaux en lui suggérant l'idée que sur l'un d'eux se trouve le portrait de sa mère; elle trouve le portrait excellent et témoigne de sa joie. On fait une marque invisible sur ce petit carton et on le mêle avec les autres; quelque temps après, on lui remet entre les mains tous les petits morceaux épars; en moins d'une seconde, elle retrouve le carton à la marque invisible et exprime de nouveau le plaisir qu'elle éprouve à contempler le portrait de sa mère. Et ainsi chaque carré de carton se transforme en portraits de famille, et jamais elle ne se trompe quand elle les regarde; toujours, sans erreur elle retrouve sur chaque carré l'image qu'on lui a dit y être peinte. La suggestion persiste, fixée comme une photographie sur les carrés de carton.
L'odorat du sujet de M. Tagnet est tout aussi remarquable; elle flaire littéralement les objets qu'on lui met entre les mains; et, sur l'invitation du premier venu, elle les remet, sans jamais se tromper, à leur véritable propriétaire. Expliquera qui pourra, en ce moment, cette acuité singulière des sens.
Encore un peu, et si l'on se laissait entraîner sur cette pente par la fascination de l'extraordinaire, on finirait bientôt par trouver tout naturels certains faits qui sont pour nous incompréhensibles et qui tiennent du merveilleux, notamment, par exemple, les expériences stupéfiantes que répète, en ce moment, dans quelques salons privilégiés, l'Anglais Stuart Cumberland. Si les expériences de M. Cumberland étaient d'ordre magnétique, ne suffirait-il pas d'admettre pour expliquer sa faculté de devin, qu'il est lui-même hypnotique et influencé par suggestion mentale? Il irait où on lui commande d'aller par la pensée. Véritable automate, il obéirait simplement aux suggestions que l'on provoquerait chez lui. Beaucoup d'hypnotiques en état de veille sont dans ce cas, mais obéissent, il est vrai, à des ordres exprimés. On en voit qui trouvent très bien les objets cachés, comme s'ils étaient guidé par un flair particulier, comme la somnambule de Bordeaux. Mais arrêtons nous, sous peine d'amener à la fin une confusion regrettable entre des faits bien acquis et des vues purement hypothétiques, qui ne reposent aujourd'hui sur aucune base solide.
Le doute est la règle recommandée avec raison en face de l'inconnu. Il faut douter jusqu'à l'évidence; mais, d'autre part, ne refusons pas de voir, d'examiner et d'étudier les phénomènes dont la clef nous échappe. Est-ce que nous nous connaissons nous-même? Est-ce que nous savons bien jusqu'à quel degré d'étonnante impressionnabilité peuvent parvenir nos sens? Savons-nous même quels sont nos sens? Il suffit chez un très grand nombre de personnes de l'approche d'un aimant pour provoquer des sensations. Qui eût osé affirmer avant les expériences modernes que nous étions sensibles à l'aimant? Nous aurons à revenir prochainement à cet égard sur d'intéressantes expériences de M. Julian Ochorowicz. Souvent, il suffit de placer le doigt entre les branches d'un petit aimant en fer à cheval pour éprouver des sensations de chaleur, des picotemens, des tremblemens, de la paralysie, etc. Les personnes sensibles à l'aimant seraient toutes des hypnotiques. Si le fait se vérifiait, la médecine legale aurait dans la pierre d'aimant un instrument d'investigation bien commode et qui «ne violerait certes pas la liberté morale des accusés.»
On voit combien nous avons à travailler encore avant d'y voir un peu clair autour de nous. Quant à présent, nous sommes bien obligés de rester sur le seuil de ce monde mystérieux, qui ne nous ouvrira ses portes toutes grandes que lorsque les progrès de la science nous auront enfin dévoilé les secrets de la physiologie du système nerveux.»
Henri de Parville.