L'Europe admire la sagesse de son administration et ne croit pas en lui. Le mal intime qui le ronge n'a pas désarmé.

Voilà quinze ans que Charles-Albert règne. Entrez dans son oratoire. Le roi s'est levé avant le jour. Voyez son visage défait, amaigri, ses traits flétris, sa haute taille vacillante.... Voyez ses cheveux blancs, et il n'a pas quarante ans. Vous le diriez un vieillard si son œil ne trouvait, dans le contraste, un nouvel éclat. Nierez-vous qu'il y ait là un mystère de douleur dont ce crucifix, devant lequel vous trouvez le roi prosterné, reçoit la sinistre confidence?

On raconte que le plus illustre des Scaliger, le fidèle ami de Dante, voulant faire de son palais un asile attrayant pour tous les grands hommes, avait fait représenter dans les divers appartements qui leur étaient réservés, des symboles analogues à leurs destinées.

Pour les poètes, c'étaient les muses. Mercure tendait les bras aux artistes. Le Paradis ouvrait ses portes devant les moines. Mais l'image de l'inconstante fortune planait sur toutes ces allégories!

L'Italie, Messieurs, ne ressemblait-elle pas, en 1847, au palais de Scaliger?

Tandis que le roi était aux pieds de son crucifix, le pape entrevoyait le paradis dans la liberté de ses peuples, les poètes faisaient appel aux Muses pour chanter la délivrance de la patrie; les révolutionnaires invoquaient d'autres dieux.

Et tous, du Nord au Midi de la Péninsule, saluaient l'aube prochaine sans voir que l'inconstante fortune planait aussi par dessous leurs rêves.

Je ne sache pas dans l'histoire de votre pays, une période plus dramatique, plus émouvante que celle qui allait s'ouvrir.

Rien ne devait manquer à l'épopée, ni la grandeur du sujet, — la guerre de l'indépendance italienne, — ni le caractère saisissant du décor: l'Europe en feu de 1848, ni surtout l'illustration des personnages qui allaient entrer en scène.

Au premier rang, le pape Pie IX, un pape comme on n'en reverra plus, réformateur, patriote et libéral. Le Prince de Metternich représentant vieilli de la Sainte Alliance, qui allait être emporté par la tourmente. L'abbé Gioberti, l'auteur, un instant célèbre, du Primato. Mazzini, le plus grand agitateur de son siècle; Manin, le noble défenseur de Venise; et enfin, le feld-maréchal Radetzky, tenant, dans ce drame politique et militaire, le double rôle de la force et du destin.