Mon père, qui avait suivi le roi sur tous les champs de bataille de Lombardie, couchait le soir de la victoire de Goito, dans une mansarde au dessus de la chambre où dormait son maître.

Le plafond qui les séparait était si mince, qu'aucun bruit ne pouvait échapper à l'oreille du fidèle serviteur.

Tout à coup, au milieu de la nuit, voilà que des gémissements parviennent jusqu'à lui.

Mon père descend effrayé, entr'ouvre la porte, croyant trouver le roi malade. Mais non. Le roi est là, à genoux, les bras étendus en croix, priant tout haut.

Les larmes inondent ce visage, où nul, je crois, avant cette nuit là, ne les avait vues couler.

Mon père a toujours pensé, qu'à cette heure, Charles-Albert s'était offert à Dieu, en victime pour son peuple.

Et chose étrange, cette scène se passait le soir même d'une double victoire.

Les succès qui avaient marqué les étapes de l'armée piémontaise en Lombardie, venaient d'être couronnés à Goito et à Peschiera. L'armée était dans un indicible enthousiasme.

«Dieu aime et protége notre vieille race royale,» écrivait le Marquis Costa, «car Dieu lui a ménagé un double et beau triomphe. Comme le roi, devant toute l'armée, embrassait le général Bava, qui venait lui annoncer la déroute définitive de Radetzky, nous vîmes accourir, venant de Peschiera, un aide-de-camp de M. le duc de Gênes, chargé d'apprendre au roi la reddition de la ville. Non, jamais, je n'ai éprouvé une émotion pareille à celle qui m'a secoué, lorsqu'en ce moment, un immense cri de: — Vive le roi — s'est élevé de toutes les lignes....»

Quelle mystérieuse intuition isolait donc le roi de l'enthousiasme qui l'entourait?