Peut-être même, aurais-je été assez heureux, grâce à la correspondance inédite du vicomte de Châteaubriand et du comte de La Ferronnays, pour vous donner quelques renseignements nouveaux sur ce qui se passa au congrès de Vérone en 1823. Mais je l'avoue, au moment de me mettre à écrire, le cœur m'a manqué de livrer à de nouvelles discussions la grande et chère mémoire du roi Charles-Albert. Qu'y pouvait-elle gagner?
Non pas que je conteste la valeur intrinsèque des documents que l'on a déjà apportés, que l'on apportera sans doute encore pour mettre dans sa vraie lumière l'énigmatique figure du dernier Carignan: c'est à leur valeur morale que je m'en prends. Celle-ci m'apparaît douteuse, tant les pièces produites sont et seront toujours contradictoires. Je me borne, pour l'instant, à constater cette contradiction; j'essaierai tout à l'heure d'en préciser la raison. Dussé-je, en attendant, passer pour paradoxal, j'ose dire que les historiens qui voient dans Charles-Albert un roseau agité par tous les souffles de Pathmos voient juste, juste aussi bien que les biographes qui trouvent en lui un reflet du prince de Machiavel.
La question est de savoir si, les uns comme les autres, ne prennent pas simplement dans leurs appréciations l'effet pour la cause.
De l'aveu de tous, Charles-Albert était un imaginatif, un impulsif, pour me servir d'un mot à la mode. Quoi qu'il dît, quoi qu'il écrivît, il était sincère, mais d'une sincérité momentanée, c'est-à-dire que sa pensée, comme sa volonté, ne reflétaient que des sensations présentes. Elles changeaient donc selon les circonstances.
La raison de cette mobilité est ce que je me permets d'appeler le secret du roi. Le cœur a des secrets profonds qu'on découvre seulement quand on le brise; mais pour qui est en possession de ce secret, tout s'explique. Les faits, fussent-ils contradictoires, s'enchaînent. Je vais plus loin, ils deviennent logiques dans leur apparente contradiction.
Je sais bien que l'on traite parfois de roman l'histoire ainsi regardée par son côté psychologique. Ce dédain deviendrait explicable si ceux qui le pratiquent arrivaient eux-mêmes, en ne s'appuyant que sur la matérialité des faits, à établir d'indiscutable façon la vérité historique. Mais en est-il ainsi?
Que de fois il suffit de la découverte d'un document, apocryphe peut-être — cela s'est vu et se verra encore — pour mettre toute critique en déroute. Il est plaisant alors, d'entendre ces docteurs déconcertés se dire l'un à l'autre:
Altro è da veder che tu non credi....
Mais, pour en revenir de ma théorie psychologique, que votre indulgence excusera, j'espère, au prince auquel je vais essayer de l'appliquer, je vous dirai, Messieurs, que je croyais et que je crois encore à un autre Charles-Albert qu'à celui qu'ont prétendu révéler de récentes publications. Celui-là était non moins héroïque, mais plus homme, peut-être, c'est-à-dire plus à notre portée. Mon enfance avait appris à l'aimer, ma jeunesse à l'admirer, et, lorsque pour moi, l'âge est venu de l'étudier, je me suis souvenu des confidences paternelles et du culte que tous les miens avaient voué à leur maître.
Ils avaient accepté, pour le servir, les rôles les plus divers. Tour à tour, Mentor auprès de Télémaque, Sancho auprès de don Quichotte, Crillon à la suite de Henri IV.... Et, toujours, ils avaient été largement payés de leur dévouement par les expansions attendries ou ardentes de cette âme royale, ordinairement si repliée sur elle-même.