Ce sont donc les échos de traditions, hélas! déjà lointaines que j'apporte. Chers souvenirs, d'autant plus précieux, qu'on ne trouve plus autour de soi, personne à qui consacrer son dévouement.

Pour qui souffre de ce mal, le passé a un charme infiniment reposant. Les figures s'y estompent doucement dans la brume qui voile ce qu'elles peuvent avoir de trop humain.

Qu'importe à la sublime harmonie du Pensieroso, la toile qu'une araignée a pu filer il y a cent ans dans le casque du héros? Tout à l'heure en pénétrant dans la chapelle des Médicis, je rapprochais de ce Pensieroso, que Michel-Ange a placé à la garde d'un tombeau, cet autre Pensieroso que Dieu a préposé à la résurrection de votre grand peuple.

Tous deux, le doigt appuyé sur la bouche, semblent y refouler leur secret, tandis que d'un même regard, ils sondent les mystérieuses profondeurs de l'avenir.

Dans le roi Charles-Albert, dont je vais avoir l'honneur de vous parler, comme dans le marbre de Michel-Ange, on devine sous une même rigide apparence, une âme atteinte de cette mélancolie que Leopardi a définie: «le plus sublime des sentiments humains.... Sentir que notre âme et nos désirs sont encore plus grands que cet univers.... Accuser toutes choses d'insuffisance et de nullité.... souffrir de leur vanité et de leur vide, tel est, en effet, le plus beau signe de la noblesse et de la grandeur d'une âme.»

N'est-ce pas à ce signe qu'a été marquée l'âme du roi Charles-Albert?... N'est-ce pas à ce signe qu'est marquée l'âme de l'Italie?

O anima lombarda,

Come ti stavi altera e disdegnosa.

L'âme d'un peuple n'a pas d'âge. Rien ne vieillit en elle. Si elle apparaît, à travers les siècles, avec les mêmes rayonnements, elle apparaît aussi avec les mêmes ombres. Et quand le génie ou la douleur la touchent, elle fait éternellement entendre le même cri sublime ou désolé.

L'église de Santa Croce qui s'élève là, près de nous, n'est-elle pas à la fois le Panthéon de votre génie et de vos douleurs?