Si Charles-Albert n'a pas eu la prodigieuse grandeur de ceux qui reposent à Santa Croce, comme eux il a connu les douleurs messianiques, si je puis ainsi dire.

À ce Messie de l'indépendance italienne, il fallait un Calvaire, et la croix lui est apparue l'instrument de sa mission. Charles-Albert souffrit des élancements du passé et des angoisses de l'avenir. Il n'ignora ni l'ingratitude, ni le doute, ni l'abandon. Il fut déchiré par tous les espoirs trompés, abreuvé de toutes les amertumes de la défaite, et torturé jusqu'à son heure dernière par ce mal royal que j'appellerai, oh! non pas, Messieurs, le mal du pays, mais le mal de la patrie.

La douleur, l'éternelle douleur, voilà le secret du roi. Terrible secret, qui est celui de toutes les vies inexpliquées.

Et, sur ce point, je ne redoute aucune contradiction. Leopardi a, dès longtemps, trouvé ce mot de toute énigme humaine:

Arcano è tutto fuor che il dolor nostro!

I.

Sans prétendre attribuer à l'atavisme l'importance qu'on lui donne aujourd'hui, importance qui ne tend à rien moins qu'à supprimer la responsabilité de nos actes, il est impossible de n'en pas tenir compte. Et j'estime que l'atavisme a joué ici son grand rôle.

Comment ne pas reconnaître, dans le soldat qu'était Charles-Albert, le sang du Prince Eugène? Comment aussi ne pas reconnaître, dans sa mobilité, l'humeur inquiète du Prince Thomas? Comment enfin, en redescendant les sept générations qui relient ce premier des Carignan à celui qui fut le père du roi Charles-Albert, comment ne pas suivre l'évolution qui, lentement, préparait la transition du passé au présent?

Quand Dieu efface tout ce qu'il a effacé au siècle dernier, c'est pour écrire autre chose.

Pas plus que nos regrets, nos raisonnements ne changeront sa volonté. Le mieux est de la reconnaître et de s'y soumettre. Le passé est mort et ne ressuscitera pas. Il agonisait lorsque naquit Charles-Albert.