Son père était un de ces princes libéraux que 1793 n'avait pas désabusé de 1789, et qui continuaient, pendant qu'on les dépouillait, à répéter par habitude, les vieux refrains sur les droits de l'homme, et sur les douceurs de fraternité.
Sa mère, elle aussi fort libérale, se mettait, après la mort prématurée de son mari, à courir le monde, l'étonnant fort, par la hardiesse de ses allures, par son second mariage, et même par ses excentricités.
Comment l'incohérence de ces temps étranges, où tout s'effondrait, et où tout renaissait dans une inexprimable confusion, n'aurait-elle pas, indépendamment de l'atavisme, influé sur l'âme de l'enfant qui naissait en 1798?
Je lisais l'autre jour que la mère d'un illustre écrivain français avait été frappée d'un coup de lance par un cosaque, lors de l'invasion de 1814, et que l'enfant, atteint du même coup, porta au flanc une blessure qui ne se cicatrisa jamais.
De même, la mère de Charles-Albert, rudement frappée — quoi qu'elle en eût — par la révolution, n'avait pu soustraire l'enfant qu'elle portait, à un terrible contre-coup.
Charles-Albert le reçut et la plaie ne se ferma jamais.
Meurtri, ballotté par tous les vents de la mauvaise fortune, ce fut «de frissons en frissons», comme dit le poète, qu'il fit la découverte de la vie.
Rien ne réchauffa son enfance délaissée. Philippe de France était né ennuyé, disait sa mère. La mère de Charles-Albert aurait pu dire avec plus de vérité encore de son fils, qu'il était né malheureux, sans que d'ailleurs, elle parut en prendre grand souci.
On ne se rend pas toujours compte du mal que font à l'enfant ses tendresses repoussées.
L'indécision, la timidité, sont les tristes suites des heurts qui l'ont tout d'abord froissé. Chez lui, les refoulements de ce besoin qu'a l'être humain d'aimer et d'être aimé, laisse d'ineffaçables traces. La timidité du premier âge devient peu à peu de la dissimulation. L'enfant, comme pour se protéger, se met alors sur le visage un masque qu'il ne quittera plus; n'osant se montrer ce qu'il est, il se grime, et se fait juger pour ce qu'il n'est pas.