Si le roi Charles-Albert n'en fut pas réduit, comme le Tasse enfant «à emprunter à une chatte amie, la lumière de ses yeux», ainsi que le raconte un sonnet célèbre, il en était réduit, pour se nourrir «au pain brun».... et il en était réduit, pour dormir, à partager le lit de son camarade d'école Duby, le petit lampiste Genevois.
Cette vie si frêle était donc en butte à toutes les privations, et l'enfant royal, rudoyé dans ses tendresses, froissé dans ses instincts, entravé dans ses désirs, avait si l'on peut ainsi dire, l'âme décolorée comme le visage.
À 12 ans, Charles-Albert, pâle, étiolé et trop grand pour son âge, n'aimait personne, personne ne l'aimait. La douloureuse enfance s'était passée dans la nuit! Sa jeunesse allait se passer dans le vague, vague étrange, causé par les vicissitudes qui mettaient en quelque sorte, au congrès de Vienne, tous les trônes de l'Europe à l'enchère.
Que valaient, que pesaient, dans ces enchères, les droits de l'enfant vagabond de qui j'esquisse l'histoire?
Déchu de son rang, devenu le comte de Carignan par la volonté de Napoléon, sous-lieutenant dans un régiment de dragons français, renié à Turin, haï à Vienne, seul, désarmé contre la plus formidable coalition de rancunes et d'intérêts qui se puisse imaginer, que fût-il advenu de Charles-Albert, si le Prince de Talleyrand, parlant au nom du roi de France, ne se fût fait le champion du déshérité?
Jamais, je crois, les destinées de l'Italie ne furent plus aventurées. La branche aînée de Savoie s'éteignait. Il était question d'abroger la loi salique au profit du duc de Modène, le gendre de Victor-Emmanuel I er.
Que serait aujourd'hui ce noble pays, Messieurs, si l'Autriche avait alors poussé ses garnisons jusqu'au pied du Mont-Cenis, et installé un de ses archiducs dans le palais royal de Turin?
Faut-il s'étonner si la clairvoyance de la jeune Italie saluait dès 1815, dans le Prince de Carignan, le représentant de ses droits et de son indépendance?
Quoi de surprenant à ce que le prince entendît ces soupirs d'espérance qui montaient vers lui, comme ces chants que chantent dans la nuit les oiseaux que leur instinct avertit de l'aube prochaine?
Mais n'était-il pas tout naturel aussi, qu'autour de lui, les vieilles rancunes s'avivassent, et que les ambitions déçues s'en prissent à lui de leur insuccès?