L'inexpérience du prince de Carignan, saisie par tant de courants contraires, était fatalement condamnée à d'étranges fluctuations. Charles-Albert traversait, en effet, depuis son retour à Turin, cette période d'indécision où se prépare secrètement l'avenir, où les yeux s'ouvrent à toutes les lumières, et les oreilles à tous les bruits, où la main hésitante se tend vers toutes les tâches, où l'esprit enfin, cherche sa définitive inspiration.
J'ajoute que si, parfois, le Prince parvenait à se départir de ses instinctives défiances, c'était — la chose est bien naturelle — au profit de ceux qu'il pouvait regarder comme des amis.
Ceux-là, d'ailleurs, pour pénétrer jusqu'à son cœur, trouvaient un chemin qu'avaient aplani bien des déboires et bien des humiliations!
Tout était pour blesser l'âme généreuse de Charles-Albert dans cette vieille cour de Sardaigne, qui ne semblait marcher qu'à reculons, les yeux sans cesse fixés sur le passé. Vous souvenez-vous, par exemple, de cet étonnant décret par lequel, à peine revenu de Cagliari, le bon roi Victor-Emmanuel ordonnait.... «que, sans avoir égard à aucune autre loi, on eût à observer, à partir du 21 mai 1814, les royales constitutions de 1770.»
Pouvait-il rien être pour faire un plus étrange contraste avec ce qui se passait partout ailleurs, en Italie? À Milan, le comte Porro fondait le Conciliatore, et voyait accourir autour de lui, comme accourent vers le phare, les barques en détresse, Romagnosi le jurisconsulte, Gioja l'économiste, Monti le poète, Silvio Pellico, Manzoni, Confalonieri. Partout, aussitôt, sous leur patronage, et sous le patronage de Byron, de Schlegel, de Lord Brougham, se fondaient des groupes d'enseignement, tandis qu'à l'étranger, Ugo Foscolo, Gino Capponi, Berchet se faisaient les enthousiastes apôtres de l'avenir italien.
Vagues encore, il est vrai, les aspirations de l'Italie ne tendaient qu'à l'expulsion de l'Autrichien. Mais c'était précisément la simplicité du programme qui en faisait le danger. Ce programme ralliait toutes les nuances de l'opposition et ne pouvait, en ce qui concernait Charles-Albert, que faire vibrer les nobles instincts de sa race.
À vingt ans, on ne marche à la conquête du vrai que par bonds aventureux!
Lorsque jadis Savonarola gémissait dans ses merveilleux canzoni, sur les maux de son siècle, il croyait entendre une voix lui dire:
« Pleure et tais-toi.... »
Comment cette voix, même s'il l'avait entendue, eût-elle arrêté un Prince jeune, patriote et malheureux? Malheureux est un mot excessif, peut-être, mieux vaut dire meurtri. Meurtri dans son amour-propre, meurtri dans ses affections intimes! Charles-Albert a épousé une archiduchesse Autrichienne. On donne à sa femme le pas sur lui, dans toutes les cérémonies. Encore, s'il l'aimait? mais non, il ne l'aime pas, il ne peut l'aimer. Le Prince souffre de la médiocrité de sa femme, comme il souffre de la médiocrité du roi, comme il souffre de celle du gouvernement, comme il souffre de tout ce qui l'entoure et l'étouffe.