Cependant quelques mois plus tard une aventure pareille leur échut à tous deux. Paris vit s'improviser une république; une autre essaya de s'installer dans Rome; Lamartine fut l'inspirateur de la première, Mazzini le chef de la seconde. Leurs idées subirent donc l'épreuve du fait.
Epreuve malheureuse: tous deux tombèrent. Déçus par le peuple dont ils avaient trop espéré, n'ayant pas su garder à leur action, dans un cercle élargi, la magique pureté qui en faisait toute la force, ils furent vite précipités à bas du pouvoir. Ils ne firent qu'y passer, laissant après eux le souvenir d'un échec, un nom discuté, et, dans des papiers posthumes longtemps méconnus, des semences éparses de vérité, pour plus tard. Leur chute a discrédité pendant un demi-siècle la politique spiritualiste, qui s'appuie sur une théorie de la destination de l'homme. On a traité de vieux enfants ces théoriciens romantiques, jusqu'au temps que voici, où la politique d'expérience et d'expédients, celle des hommes mûrs, s'est montrée, par ses effets, encore plus inefficace et puérile que la leur. En sorte que, trente ans après leur mort, il se pourrait qu'on se mît enfin à les écouter.
Essayons donc de fixer l'idée que Lamartine et Mazzini se sont faite de cette démocratie modèle qu'ils ont échoué à faire vivre il y a cinquante ans. Pour cela, esquissons d'abord la physionomie de ces deux esprits, afin de marquer la diversité de leur nature: l'un nous apparaîtra comme un dieu du jour, l'autre comme un génie de la nuit. En second lieu, rapprochons les témoignages de ces deux hommes antithétiques sur le sujet qui nous occupe, pour en faire voir l'accord surprenant. Et enfin, comme conclusion, dégageons, s'il se peut, d'après l'expérience acquise depuis, ce qu'il y a d'utilisable encore, de réel peut-être, dans leurs rêves.
I.
Alphonse de Lamartine n'est pas un étranger pour vous. Il s'est promené souvent «sous les pins harmonieux des Cascine.» Il a chanté Florence, Pise, Lucques et Vallombreuse. Il a vécu, écrit, aimé chez vous, et votre Pétrarque avait modelé sa sensibilité avant même que vos horizons de cyprès et de collines eussent charmé ses yeux. Toutefois, comme c'est un poète véritable, je doute que le timbre de sa voix soit exactement perceptible à d'autres que ses nationaux; je vous demande donc de croire qu'il y eut en lui plus de divinité que je ne saurais vous en montrer.
D'abord, remarquez qu'il resta jeune jusqu'à la fin; jeune, c'est-à-dire capable de se renouveler. Trois passions l'occupèrent l'une après l'autre, se succédant sans intervalle, sans confusion, de sorte qu'il paraît avoir eu ses phases régulières, comme un astre. Dans l'adolescence: un amour exalté, caché, douloureux; — et de là naquirent des élégies que tous les amoureux ont redites; — puis, dans la première maturité, une angoisse pieuse et virile des destinées de l'âme et de sa relation à son Dieu; — ce fut l'origine de belles méditations platoniciennes, troublées parfois de cris de désespoir; — enfin, vers quarante ans: un prophétique souci de la justice dans la société, — d'où procèdent ses œuvres politiques, discours, articles de journaux, avec quelques poèmes de vieillesse.
La première phase est la plus célèbre. Le nom seul de Lamartine éveille l'idée d'un chanteur élégiaque.
On sait qu'il n'a rien inventé dans l'instrument lyrique: ses poèmes ne sont originaux et neufs que parcequ'ils révèlent une âme. On a retrouvé, de sa vingtième année, de petits vers galants et vieillots, qui ne lui ressemblent pas encore. «Je n'étais alors que vanité,» avouait-il lui-même. Il lui fallut l'initiation de l'amour et de la douleur. Dès lors le génie lui vint; de son cœur brisé montèrent, avec une étrange pureté, quelques cris modulés, aussi éternels, désormais, que la mélodie du vent dans les pins solitaires.
Lamartine poète philosophe est moins connu et plus grand. Ce ne fut pas un philosophe, à proprement parler; il ne rechercha pas la vérité par dessus tout, — mais le bonheur. Seulement, comme il était bien né, il mettait à son bonheur des conditions rares et élevées. Il lui fallait, pour être heureux, obtenir l'harmonie de sa pensée avec elle-même; il avait le besoin impérieux de l'unité; toute diversité irréductible lui était une souffrance. Or les résultats des sciences de faits sont fragmentaires, ou même contradictoires. Lamartine s'en désespère: les solutions qui ne rendent pas raison de tout l'univers ne le satisfont point, et, faute qu'on lui donne le dernier mot des choses, il s'écrie, impatiemment:
Vérité, tu n'es pas! Tu n'es que dans nos songes![6]