Blasphème touchant et beau, signe d'une profonde sensibilité philosophique.

Cependant comment surmonter cette disproportion de notre esprit et de la réalité? Le poète n'a pas la force de le faire comme un Kant, en l'analysant: il n'est secouru que des intuitions de son cœur. Le voilà donc aspirant en vain; devant lui s'ouvre l'abîme de l'inconnaissable: il en sent l'effroi:

Je meurs de ne pouvoir nommer ce que j'adore![7]

Mais cette reconnaissance de notre impuissance implique en nous l'idée de la Puissance, cet aveu de nos limites, l'idée de l'infini. Plus encore que l'idée: l'amour et le besoin. Et c'est par où l'homme se sauve du désespoir. Il comprend que se plaindre de ne pouvoir embrasser la vérité totale et une, c'est se plaindre de n'être pas Dieu. Du point de vue divin seul, l'harmonie, qui ne saurait entrer dans nos esprits étroits, se dégage et apparaît. Pour Dieu le mal n'est pas; la mort, non plus que la vie, n'a point de sens pour Dieu; de ce point de vue, où il faut se mettre par un essor de la volonté, les contradictions les plus scandalisantes se révèlent comme des illusions de notre pensée infirme, et boiteuse encore de quelque chute peut-être.

Cet acte par lequel l'esprit se situe extra humanitatem est tantôt la prière, tantôt l'acceptation de la douleur purifiante, qui est prière encore. A cette acceptation, à cette prière, Dieu répond par l'apaisement ineffable, passager, fragile de sa grâce. Et la poésie justement a pour objet de fixer, autant qu'il se peut, ces illuminations soudaines de la grâce. Ici est son rôle révélateur, son caractère sacré. Le poète est encore à peu près ce que fut le nabi en Israël.

Au reste il n'est pas d'autre religion vraie, selon Lamartine, que cette expérience immédiate de l'action de Dieu en nous. La raison, que le poète, tout mystique qu'il paraisse, ne récuse point, — qu'au contraire il voudrait porter à son maximum de clarté, car

Plus il fait clair, mieux on voit Dieu[8],

la raison des philosophes se trouve d'accord avec cette expérience de l'adorateur le plus humble; oui, la raison même donne raison à la foi. Et la tradition immémoriale de l'humanité ne conclut pas dans un autre sens. Lamartine ne s'agenouille pas devant les livres sacrés; il a quelque répugnance pour les Églises, qui fragmentent l'unité; mais il croit en ce qu'il appelle naïvement «la philosophie antédiluvienne»[9], révélation primitive dont le Livre de Job nous a transmis l'essentiel, et dont les prophètes, et Jésus-Christ lui-même ne sont que les porte-parole.

Cependant tout le sens de cette révélation n'est pas exprimé encore; nous en sommes un déchiffrement de l'A B C; c'est en avant qu'il faut regarder avec espoir. Le règne de l'Esprit est à venir; l'homme, «en qui Dieu travaille», progresse lentement, mais sûrement; nous balbutions l'Evangile, dont nos descendants feront leur règle. Ayons donc bon courage et patientons. Chaque Révolution nous avance vers la Religion vraie. C'est pécher contre l'esprit que de douter de la destination sublime de l'homme:

Enfants de six mille ans qu'un peu de bruit étonne,