Il descend sur le pont où l'équipage roule,
Met la main au cordage et lutte avec la houle.
Il faut se séparer, pour penser, de la foule
Et s'y confondre pour agir[20].
Il continue donc, imperturbable, se réglant sur son itinéraire secret, entraînant ses compagnons de traversée. Et ceux-ci lui obéissent. Quelque chose en lui les subjugue. Quoi donc? La force de sa certitude intérieure. Une personne unifiée au dedans peut tout sur les autres. Dans les combats politiques, comme naguère dans la recherche de la vérité, comme jadis dans les déchirements de l'amour, Lamartine a su s'élever jusqu'à l'harmonie. Il a triomphé des contradictions internes qui font que les autres hommes sont faibles. J'ai comparé les périodes de sa vie aux phases d'un astre: chaque phase est complète; il ne se voue à la philosophie que quand il est quitte de la passion. Il n'aborde la politique qu'une fois délivré du doute philosophique, et sûr de ce qu'il croit. Sa conscience réconciliée, où Dieu règne, est invulnérable aux coups de la place publique, aux cris, aux mesquineries; il les traverse en souriant. Il s'avance au milieu des monstres rampants comme un Apollon libérateur, baigné d'une lumière dont le foyer est en lui.
Joseph Mazzini, en comparaison, semble une divinité sombre et souterraine.
Il n'est pas, dans Santa Croce, de monument plus austère, plus funèbre, que la plaque de bronze noir qui le commémore, près du fastueux cénotaphe de Dante; et c'est bien ainsi. Mazzini fait donc un parfait contraste avec la nature heureuse de Lamartine.
Au reste, j'ai observé que presque tous les révolutionnaires, en Italie, ont deux caractères singuliers; ils sont hantés du passé, et ils sont tristes.
Votre pays, ouvrage des hommes autant que de la nature, est comme baigné de regrets. Vos paysages sobres et presque intellectuels semblent se souvenir d'autrefois. Vos arbres mêmes ont une dignité de monuments. Toute l'Italie est un vaste camposanto; la roue des voiturins y roule dans l'ornière antique. L'idée même de l'Italie une est une vieillerie, un legs que vos poètes se transmettent, de Virgile à Dante, de Pétrarque à Vittorio Alfieri, jusqu'à ce qu'elle devienne une actualité. Si Mazzini s'émeut jusqu'à défaillir en passant la Porta del Popolo, c'est qu'il entre au sanctuaire même de l'unité italienne, dans Rome, la capitale promise à l'avenir, qui est aussi le trésor de tout le passé. Là des fantômes inspirateurs se dressent de toutes parts: ce sont les tribuns de jadis, en particulier ce Cola di Rienzo, dont il est le successeur, et qui lui même avait prétendu relever la république de Brutus. Unité, liberté, voilà le double mot d'ordre que ces vieux irrédentistes ont imposé à leurs descendants; après des siècles, l'avocat génois se reconnaît pour leur exécuteur testamentaire. Pieux envers les ancêtres, il rêve de dresser sur le Monte Mario une image colossale de Dante, vers laquelle les Romains lèveront les yeux chaque matin pour faire leurs dévotions filiales. Ainsi de tout révolutionnaire italien: en même temps que novateur, il est restaurateur. Et cela nous surprend un peu, nous autres Français, qui marchons droit à l'avenir sans nous demander de qui nous sommes fils.
J'ajoute que les révoltés de votre nation paraissent tristes. Comparez, s'il vous plaît, à la gaillardise de Martin Luther l'âpreté douloureuse de Savonarole. Vos hérésiarques ont un air prométhéen, tendu et tourmenté. Mazzini les continue, avec son éloquence chauffée au rouge sombre, et son visage tel que vous le voyez sur les lithographies, crispé par l'effort. C'est, je crois, que votre nation étant la plus sociable de toutes, l'italien isolé se sent arraché à sa nature vraie. Les visages souriants lui manquent cruellement: il ne se passe pas volontiers de serrements de mains et d'embrassades.