Les contemporains de Mazzini ont eu de lui l'impression que je viens de dire. Ils le trouvèrent morose, et avec raison. Mais où ils se trompèrent, ce fut en le croyant ténébreux par goût, haineux et démoniaque. Massimo d'Azeglio et Montanelli lui font un autre reproche encore: ils le regardent comme un déclamateur, un conspirateur d' opera seria, qui se complaît aux intrigues masquées.

Ces deux vues ne sont pas justes. Après sa mort (survenue le 10 mars 1872) on put enfin recueillir sur lui le témoignage décisif, celui de sa propre correspondance. Cinq recueils en ont été publiés déjà; les lettres à sa mère, précieuses entre toutes, seront connues bientôt, j'espère. Eh bien, ces documents sincères dévoilent un autre Mazzini, aussi grand que celui de la légende, mais déraidi, dont la férocité recouvre une tendresse franciscaine: un ami des femmes et des enfants, presque un enfant lui-même, incompris et timide; un bon frate mélancolique sous une cape de brigand.

Il avait authentiquement l'âme grande et pure. Thomas Carlyle, maître-expert en héroïsme, qui le vit de près à Londres, écrivait dans le Times du 15 juin 1844: «J'ai eu l'honneur d'être en relations avec M. Mazzini pendant maintes années, et, quoi qu'il y ait peut-être à dire à son bon sens pratique et à son jugement dans les choses banales et de tous les jours, je peux toutefois reconnaître publiquement qu'il est le seul homme génial et vertueux que j'aie connu, homme vraiment sincère, noble, humain, comme par malheur il ne s'en trouve guère, digne enfin d'être appelé âme de martyr.» Ceci est une appréciation exacte. Mazzini fut un martyr, un héros qui n'a pas donné sa mesure, et dont la destinée fut constamment étranglée.

Comptez un peu les contradictions qu'il y eut entre sa nature vraie et le rôle auquel il se condamna, ou fut condamné. J'ai essayé de le faire, et je me suis senti pris, pour lui, d'une très grande pitié.

D'abord, voici un cœur doux, tendre et enfantin, qui voudrait sympathiser même avec les passants dans la rue: c'est un excellent correspondant pour les petites jeunes filles, qui lui brodent des bourses et à qui il envoie des vergiss-mein-nicht; dans ses cadeaux et ses surprises il met la grâce ingénieuse des Italiens; — et il s'est dressé comme un dogue de combat; il a l'air de haïr: il prononce du moins des paroles de haine, et il trempe dans des crimes, par amour.

Deuxième contradiction: il a la fièvre d'agir, il déclare qu'il donnerait Machiavel, Tacite et tous les livres «pour une ligne d'action[21],» que l'action seule rend à l'homme son équilibre; il se donne pour «enseigner le culte déserté de la Sainte Action;» — et avec cela, il est parfaitement incapable d'agir. (Rappelez-vous la piteuse expédition Ramorino). Il est en effet doué, à un degré éminent, du courage de subir, assez commun chez les rêveurs; mais très-peu du courage d'entreprendre, lequel en est fort différent, au point qu'il se compose pour une bonne part de l'impuissance de subir. Dès qu'il a mis la main à quelque entreprise, il se prépare à payer cette audace en souffrance; on dirait qu'il ne soulève cette croix, de l'action, que pour rendre son propre calvaire plus méritoire; il n'a ni la confiance, ni peut-être le très vif désir de réussir,

Autre contradiction: il voudrait conduire les hommes en les aimant et s'en faisant aimer; or, loin de savoir leur faire épouser sa pensée, il est dans l'impossibilité de se faire entendre d'eux. Il en gémit: « Come poco indovinano gli uomini le condizioni dell'anima altrui! » Il faut qu'il renonce à communiquer sa conviction, c'est-à-dire, ou qu'il doute de lui-même, ou qu'il méprise les autres. Il aime mieux ne pas voir son isolement; il feint d'être entouré d'un cercle nombreux de partisans dévoués. Montanelli dit joliment: «Mazzini écrit, au pluriel, nous pensons, nous croyons. Qui pense? Qui croit? Mazzini tout seul.» C'était vrai, et parfois l'apôtre au cœur chaud en était tout transi. «Mon étoile, dit-il amèrement, c'est Sirius, le grand Chien: métier d'aboyeur, sans être généralement écouté.»

Vous dirai-je les autres discordances de cette destinée malheureuse? Il eut, comme nous l'avons noté, l'amour et la dévotion du passé, — et il dut s'associer avec des révolutionnaires positifs et grossiers, déracinés de toute tradition; — c'était une âme profondément religieuse, et il fut conduit à être l'organe d'un parti de complète négation; il fut accolé même quelque temps avec le grand destructeur russe Bakounine, dont il avait horreur et qui le raillait comme un bigot timoré. Enfin il eut le cuisant mécompte que ce défaut de coïncidence entre l'homme qu'il s'efforçait d'être, et l'homme qu'il était naturellement, défaut de coïncidence dont il éprouvait un vrai chagrin, ait été aperçu de ses contemporains, en sorte qu'ils le soupçonnèrent de jouer un rôle et de viser à l'effet..... Au fond, il y eut bien quelque chose de cela, vers la fin de sa carrière. Il se sentait noble et pur, il se voyait méconnu. Il se renferma donc dans son isolement hautain, ne s'entourant plus que des morts, ou bien d'enfants qui ne le questionnaient pas. Il renonça sincèrement à tout bonheur, et, comme il professait d'ailleurs que la vie est une mission à nous confiée par Dieu, il eut l'orgueil de se répéter qu'il s'en était acquitté sans salaire, et qu'il le préférait.

Âme candide, âme dolente, dont la très haute vie fut un Purgatoire. Nous comprenons maintenant combien véridique était son cri: «La désharmonie entre mon âme et tout ce qui est en dehors m'écrase»[22]. La désharmonie; voilà le mot sur lequel il faut rester.

Aucun autre ne marquerait mieux le contraste avec l'esprit de Lamartine, qui justement, ne pouvant vivre que dans l'harmonie, se haussa toujours jusqu'à la sphère où elle réside. Cet exemple de Mazzini montre clairement où en arrive l'homme qui consulte seulement ce qu'il veut, seulement les ordres de Dieu, et non ce qu'il peut, selon sa faible et humaine nature.