Etrange mère qui réglait sur ces visions l'éducation de son fils. Cette éducation, commencée à Paris, se poursuivait à Genève et un peu partout, selon les hasards d'une fantaisie vagabonde et les alternances d'une situation financière des plus précaires.

D'ailleurs, il n'est pas excessif de le dire, la jeunesse de Charles-Albert souffrit même de la pauvreté, et cette souffrance influa, elle aussi peut-être, sur la formation de son âme.

Combien Joseph de Maistre avait raison quand il affirmait «que le superflu était chose nécessaire.»

Oui, la pauvreté est contraire au développement, à l'épanouissement de cette confiance en soi que l'on peut appeler l'orgueil de la vie, et qui est indispensable à qui doit gouverner les hommes.

Si le roi Charles-Albert n'en fut pas réduit, comme le Tasse enfant «à emprunter à une chatte amie, la lumière de ses yeux», ainsi que le raconte un sonnet célèbre, il en était réduit, pour se nourrir «au pain brun».... et il en était réduit, pour dormir, à partager le lit de son camarade d'école Duby, le petit lampiste Genevois.

Cette vie si frêle était donc en butte à toutes les privations, et l'enfant royal, rudoyé dans ses tendresses, froissé dans ses instincts, entravé dans ses désirs, avait si l'on peut ainsi dire, l'âme décolorée comme le visage.

À 12 ans, Charles-Albert, pâle, étiolé et trop grand pour son âge, n'aimait personne, personne ne l'aimait. La douloureuse enfance s'était passée dans la nuit! Sa jeunesse allait se passer dans le vague, vague étrange, causé par les vicissitudes qui mettaient en quelque sorte, au congrès de Vienne, tous les trônes de l'Europe à l'enchère.

Que valaient, que pesaient, dans ces enchères, les droits de l'enfant vagabond de qui j'esquisse l'histoire?

Déchu de son rang, devenu le comte de Carignan par la volonté de Napoléon, sous-lieutenant dans un régiment de dragons français, renié à Turin, haï à Vienne, seul, désarmé contre la plus formidable coalition de rancunes et d'intérêts qui se puisse imaginer, que fût-il advenu de Charles-Albert, si le Prince de Talleyrand, parlant au nom du roi de France, ne se fût fait le champion du déshérité?

Jamais, je crois, les destinées de l'Italie ne furent plus aventurées. La branche aînée de Savoie s'éteignait. Il était question d'abroger la loi salique au profit du duc de Modène, le gendre de Victor-Emmanuel Ier.