Pierre-le-Grand s'avance le premier: «L'histoire (dit-il dans son message), nous a appris que vos anciens rois, vos princes, étaient hautement révérés comme appartenant au noble sang slave, et que les triomphes de leurs armes les ont rendus célèbres par toute l'Europe jusqu'au jour fatal de leur défaite. Rendez vous dignes de cette gloire, imitez vos illustres ancêtres; combattez pour la foi, la patrie, la gloire, l'honneur, pour votre liberté, votre indépendance et celle de vos fils.»
On combat en effet. L'année suivante à Carlevatz trente mille Turcs restent sur le champ de bataille; le Musulman recule; on respire pendant quelques années, on organise et on vit sans combattre, mais sans désarmer. Mais prenant sa revanche, l'éternel ennemi attaque de trois côtés à la fois avec cent-vingt-mille combattants dont les Monténégrins vont triompher à la journée de Cevo.
Les Pétrovich ont la vie dure; le premier vient de régner soixante ans, celui qui lui succédera dans l'histoire, Pierre Ier, est un saint et un héros. Dès les premières années de son règne, Marie Thérèse, étonnée à son tour de l'énergie et de la persévérance du peuple Monténégrin, inaugure vis-à-vis de la Cernagora une politique, que n'ont que trop bien suivi ses successeurs. Le second Pétrovich reçoit son ambassadeur, et Radonicht, délégué Monténégrin, ira à Vienne même dicter les conditions du traité d'alliance que l'Impératrice a proposé. Les conditions du Monténegro sont fières.
«L'alliance sera offensive et défensive; nul servage en échange. — Si le territoire Serbe venait à être délivré des Turcs, la Zéta supérieure, Podgoritza, Spuz, Zabliac, le Piperi, la Brda et l'Herzégovine seraient réunis au Monténegro qui pourra battre monnaie. Aussitôt que le Cabinet d'Autriche sera en guerre avec la Porte, S. M. Impériale enverra la poudre, le plomb et les armes. Si l'Autriche fait la paix avec la Porte, les Monténégrins seront compris dans le traité.»
Après trois ans de combats et de fortunes diverses, les Autrichiens acceptent la paix; mais comme le territoire n'a pas été délivré des Turcs: les concessions promises par l'Autriche au Monténégro sont lettre morte.
Pierre Ier ne se décourage point, et les Monténégrins vont attaquer tout seuls; ils défont les Turcs sur le Lac de Scutari, dans un combat naval et plus tard dans une rude bataille où Mohammed pacha trouve la mort, et l'impression est telle à Constantinople que l'indépendance pour laquelle les peuples Monténégrins ont versé tant de sang depuis Kossovo est enfin reconnue.
Mais un nouvel ennemi, plus puissant encore, s'avance. Les Français sont en Dalmatie; Pierre va se mesurer avec les lieutenants de Napoléon: avec Lauriston d'abord qu'il défait, puis avec Marmont duc de Raguse qu'il tient en échec.
Pris d'enthousiasme, le Czar Paul Ier, reprend la tradition de Pierre-le-Grand, envoie ses présents et ses insignes à tous les Voivodes, et alloue au Prince un subside de neuf mille ducats annuels. Mais en acceptant simplement un appui noblement offert, le Vladika Pierre n'a abdiqué aucun de ses droits; le gouvernement Russe s'étant un jour immiscé dans l'administration ecclésiastique de la Principauté, le gouverneur Vuk Radonitch et tous les serdars, voivodes, kneze, porte-enseignes, prêtres, nobles et autres autorités protestent respectueusement, mais avec une singulière fermeté.
«Le peuple du Monténegro et de la Brda (dit Radonitch), n'est aucunement sujet à l'empire Russe, il se trouve seulement sous sa protection morale, parce qu'il est de la même race, et parce qu'il a la même foi; mais par aucune autre raison. Nous avons attachement et fidélité et nous voulons garder ces sentiments éternellement, mais nous défendrons de toutes nos forces la liberté dont nous avons hérité de nos prédécesseurs, et nous mourrons plutôt l'épée à la main, que de subir une servitude honteuse d'une puissance quelconque.»
Pierre Ier le Saint, pouvait seul faire entendre un tel langage au Czar de toutes les Russies. Ce Vladika, qui règne pendant quarante-huit ans, n'a connu que des victoires; il fut aussi un civilisateur, et reste le vrai héros de la Dynastie. Sur la hauteur qui domine Cettigné, là où se dresse le monument que la piété d'une Monténégrine devenue Princesse Italienne a dessiné de sa propre main en souvenir de Danilo, fondateur de la dynastie des Pétrovich, on voudrait voir s'élever la statue du vainqueur de Kara Mahmoud et le rival heureux de Marmont duc de Raguse.