La grande tâche n'est pas achevée; après dix ans du règne de Pierre II, grand poète, pacificateur, qui s'applique à adoucir les mœurs et à propager l'instruction tout en tenant l'épée d'une main ferme; un fait important au point de vue du gouvernement va s'accomplir. Jusqu'ici se confondent dans la personnalité qui dirige et qui règne, le caractère sacré du Vladika et celui du Prince. Pour devenir Vladika, évêque, il faut être moine et renoncer au mariage; Danilo Ier qui devait comme successeur et neveu de Pierre II assumer ce double caractère, avait fait ses études à St Pétersbourg; il renonça à l'église, et inaugura le pouvoir séculier. Ce règne est court, il finit par un évènement lugubre, l'assassinat du souverain, victime d'un fanatique: mais il reste encore inoubliable, car Danilo a la gloire d'avoir protesté devant l'Europe contre la Turquie, relevée par la guerre de Crimée, qui a osé dans un document parler du Monténegro comme d'une province Turque: et aussi, deux années après son avènement, il conduit ses troupes à Grahovo et met en déroute l'armée Turque dans une bataille qui eut de tels résultats, qu'on la regarde encore comme la revanche de Kossovo.

Quand Danilo tombe sous le coup d'un assassin, le prince qui règne aujourd'hui, Nicolas Ier, son neveu, fils de ce Mirko, le héros de Giahovo, quitte à la hâte Paris où il achève ses études au Collège Louis-le-Grand et assume le pouvoir. Il n'a pas encore vingt ans, mais les Monténégrins, mûris par l'exemple, avant vingt ans sont des hommes. Chacune des étapes de ce règne, auquel il faut souhaiter la durée de celui du premier Pétrovich, est marqué par un effort pour l'indépendance, un progrès dans la culture, une négociation heureuse, en même temps que Medun, Danilograd, Martinch, Rasina-Clavica, Nicksich, Antivari et Dulcigno; sont autant de noms de victoires coup sur coup remportées, qui forcent l'Europe à compter avec le Monténégro.

Le pays ne sera plus réduit à sa plaine étroite et aux quatre montagnes; vers la vieille Servie il a des plaines fertiles; la Zéta, la Brda lui appartiennent, il a pris de l'essor du côté de Scutari, et les princes aux longs règnes ont fini par tailler à coup d'épée dans la terre Serbe une principauté nouvelle. Cette principauté cependant n'est point encore le prix du sang, ni le territoire sur lequel on régnait cinq siècles auparavant. Berlin a effacé San Stefano. Depuis lors on s'est réfugié dans le travail sans sacrifier ses espérances: l'ère de la paix est celle des progrès, et une grande œuvre est accomplie. Le Soldat s'est fait Législateur, le code monténégrin est promulgué. Un juriste fameux, Bogisïc, sous l'inspiration du Prince, a recueilli les règles du Droit coutumier, appliquées naïvement jusque là par le peuple. Cette sagesse du Prince, cette prudence alliées à une énergie qui n'abdique point; ont eu leur récompense dans de grandes alliances qui n'ont pas eu seulement la politique et l'intérêt pour base, mais qui se trouvaient d'accord avec les raisons du cœur.

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Quelles seront les habitudes, les tendances, l'aspect, le caractère d'un peuple dont l'histoire n'est qu'une longue «vendetta» et une perpétuelle revendication?

Le voyageur qui aborde le Monténégro par les bouches de Cattaro, après avoir gravi les soixante lacets taillés dans le roc qui donnent accès à la Montagne Rocheuse, s'avance désormais vers Niégouz et Cettigné sans rouler comme autrefois sur sa selle avec les pierres du chemin. L'homme a dompté la nature; des routes nouvelles donnent un accès facile jusqu'à la frontière de Serbie; l'extension de la carte du pays a fait la vie moins rude. Si la montagne est aride de Cattaro à la plaine, le pays frontière de la vieille Serbie est fertile: quelques parties sont même riantes comme une petite Brianza. La Zéta, Vassoacwitz, Kolaschi, Niksich, et les bords du lac de Scutari, sont des lieux pleins d'aménité, qui contrastent avec la montagne.

On sait que la terre donne peu de blé, mais le maïs abonde, comme la pomme de terre, et la sécheresse est toujours le grand ennemi. Au fond le pays est surtout pastoral et partout où la montagne est verte, le grand et le petit bétail abondent; aux temps héroïques les clans se disputaient tel ou tel revers de montagne, où la verdure était grasse et épaisse.

C'est par le bétail que le Monténégrin vit et s'enrichit; par le tabac, par le sumak, cet arbuste dont la feuille sert à la tannerie tandis que son bois est utile à la teinture, par les pêcheries de Stekline au lac de Scutari, qui produit une sorte de sardine très demandée en Albanie et qui s'écoule aussi dans l'Italie méridionale et en Serbie.

De ces divers produits, le tabac est le plus avantageux, régulièrement vendu par le gouvernement à la régie autrichienne qui y trouve son compte. Mais l'empire d'Autriche a fermé sa nouvelle frontière au bétail Monténégrin, et établi des cordons infranchissables, il fait une guerre de tarifs à outrance. Tout bœuf qui passe la frontière paie dix-huit florins de droits — c'est-à-dire — presque autant que le prix de l'animal même. Il a fallu s'ingénier, chercher des nouveaux débouchés. En Italie, à Brindisi et Bari; à Marseille, où s'est créé une Chambre de commerce.

Au point de vue industriel, les scieries mécaniques fonctionnent là où l'eau abonde, comme aussi la meunerie, pour la farine. Une fabrique d'armes pourvoit sinon à l'armement au moins à son entretien, et les routes, sans parler de la grande voie qui de Cattaro se continue jusqu'à Pogdoritza, sont amorcées partout à la fois, en même temps que les anciens forts turcs des Iles de Scutari, démantelés, permettent un service régulier entre Rieka et Scutari. Un service de poste, très sérieusement établi, sévèrement surveillé, et d'une parfaite régularité facilite les relations et les échanges.