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Voyons l'homme dans le Pays. Toujours soldat au fond, le Monténégrin est resté fier et d'aspect réservé; riche ou pauvre, il a de la dignité dans l'accueil et exerce l'hospitalité avec simplicité, son type est noble et grave. Comme nous nous étonnions de voir dans un clan tant d'hommes de belle allure, un chirurgien militaire nous fit observer que la nature ici, fait sa sélection l'hiver, dans la montagne; les faibles s'en vont, les forts restent seuls et grandissent. Le peuple est pasteur, agriculteur, éleveur et la culture de la terre ennoblit: il a horreur du petit commerce, et des petits métiers assis, les brodeurs, les vendeurs. Il fait fi de certains travaux manuels, ne porte pas volontiers de fardeaux et laisse les petits négoces aux Albanais venus de Scutari. Il aime passionnément la musique, les récits faits à voix basse, il murmure d'une voix gutturale des chants épiques d'un rhytme triste et d'un ton voilé.
On connait le costume du Pays, élégant, de couleur claire avec quelques taches sonores, et complété par des armes brillantes.
L'arme exerce sur le Monténégrin une séduction irrésistible, il ne se sépare jamais de son arsenal. Un fusil, un revolver nouveau modèle l'enchante, il les convoite et les admire. L'enfant lui-même dès qu'il est armé se redresse plus fier. Quand j'étais là, on s'efforçait de recruter une bande de petits musiciens; mais souffler sans gloire dans un turlututu, et marcher sans fusil à l'épaule ou sans pistolet à la ceinture répugnait à ces adolescents. On les arma d'un Martini, et le clairon retentit bientôt dans la montagne. Il est singulier que toujours armé ainsi, le sang ne coule presque jamais, et les prisons soient presque vides. Le Pays n'a pas de pauvres, la sobriété est la règle, l'ivresse est très rare, la porte du logis peut toujours rester ouverte, car le vol est honteux et impossible par l'absence absolue du réceleur.
Avec le temps, grâce aux princes qui s'y sont tous appliqué, une certaine férocité native — reste d'atavisme des époque épiques, et des combats des ancêtres, qui se développait par les luttes nouvelles soutenues par chaque génération — peu à peu s'est apaisée et attendrie. La Vendetta, cette plaie des familles, passe au domaine de l'histoire, comme aussi cette habitude chez les Monténégrins, à l'âge où on croit à l'amitié éternelle, de se choisir un frère de sang, un Pobratim, union touchante de deux jeunes hommes, qu'aucun lien de famille unit, qui échangent leur sang et leurs armes en récitant la prière «l'Adelfo poisio» devant le prêtre, et jurent de périr l'un pour l'autre, et de s'entr'aider même au péril de leur vie. Quand le pouvoir central existe, c'est la loi qui doit venger l'injure, la Vendetta est donc devenu un crime. Quant au Pobratimat un voyageur poète peut le regretter. Mais il faut considérer que contracté entre deux Monténégrins de deux clans différents entraînait souvent deux levées de boucliers et déchaînait les luttes fratricides. La vengeance aujourd'hui est l'œuvre de la justice.
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La Monténégrina, montagne ou plaine, est-elle belle? ou simplement jolie? — Un Français répondrait: elle est bien pire. Elle a de l'Orient l'expression grave qui inspire le respect, une grâce touchante, une absence complète d'affeterie ou de manière, un teint mat, qui chez la femme riche ou aisée que la bise et le hâle n'ont pas flétri, garde souvent une belle pâleur d'ivoire, souvent frêle et délicate, sous des apparences de faiblesse son énergie a fait de la femme l'auxiliaire de l'homme dans les combats.
Chez les paysannes de nos champs la démarche est souvent lourde, le geste gauche, l'expression dénuée de pensée et les yeux sans flamme: la Monténégrine a souvent dans le regard comme un reflet de la poésie des légendes de sa patrie, de la tristesse d'une race qui a longtemps lutté et souffert. Cermak, l'artiste serbe, un patriote qui chaque fois le Monténégrin passait la frontière et se soulevait contre le joug, abandonnait Paris pour courir au danger, nous revint un jour mutilé de la Cernagora, a bien fixé son image et l'a associée aux actes virils de revendication dans des toiles pleines de talent.
Ferogio, un Italien qui vivait aussi parmi nous, a recueilli tous les types et illustré tous les actes de la vie du peuple, et mieux que personne a montré la beauté de la silhouette, les fières attitudes, le geste simple et toujours noble de la population rurale ou montagnarde.
La femme monténégrine cependant, est douce, résignée, fidèle; tout son horizon est au foyer, on ne la voit au bras de l'époux que les jours de fête, elle attend un mot ou un signe, elle le devine et ose à peine le prévenir. Si on s'en tenait aux apparences on dirait que l'homme, à côté du respect, lui inspire la crainte, et dans le recueil des dictons Monténégrins d'un autre âge, qui s'appliquent à la femme, quelques uns ne sont pas à la louange de l'homme. On reproche aux Monténégrins du peuple son indolence aux durs travaux, sa tendance à laisser à sa compagne ceux qui sont les plus pénibles; et les yeux du voyageur au détour de la route, dans la montagne ou dans la plaine, sont parfois attristés en les voyant plier sous de lourds fardeaux.