C'est seulement on 1852, quand Danilo II a pris le pouvoir, qu'on a organisé et décrété l'école d'abord dans les villes et les villages de la montagne noire, et après la bataille de Grahovo dans les régions conquises. Tout-à-fait primaires d'abord les écoles ont un cours de trois ou quatre ans. A Cettigné un gymnase s'est ouvert, qui se transforme après quatre ans d'étude, et devient école normale. Une classe de théologie permet de recruter les prêtres dont on limite le nombre à la seule nécessité du diocèse. Plus tard pour les sujets avancés, bien doués, avides d'apprendre et assez fortunés pour promettre au pays des esprits ouverts, capables de faire progresser; on a la ressource des missions temporaires à l'étranger. L'enfant du village va à l'école, et c'est un charme de voir partout, dans les étroits chemins de la montagne, au carrefour des routes, les petits monténégrins avec le carton et l'ardoise en bandoulière, prenant le chemin des écoliers et s'arrêtant pour cueillir une fleurette dans la fente d'un rocher.

Pour les jeunes filles, les demoiselles qui ont des aspirations plus hautes que le village, filles de Voivodes et de riches propriétaires, s'ouvre une institution fondée par l'Impératrice veuve d'Alexandre II, avec des professeurs distingués, six ans de cours, l'internat, un niveau élevé qui va croissant avec le temps. On y cultive d'office les trois langues: le Serbe, le Russe, le Français, et la connaissance des trois littératures, et souvent l'Italien: grâce aux relations de famille et de voisinage.

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Pour l'instruction militaire, notre école nationale de St.-Cyr fut parfois celle où des aides-de-camp du Prince ont appris le métier des armes, et plus tard sont devenus aptes à la direction des divers services administratifs, toujours prêts d'ailleurs à échanger la plume contre l'épée aux jours de péril. Aujourd'hui, c'est l'Italie, Modène, qui est l'école, la pépinière des officiers, fondus au retour dans l'armée indigène, ils l'encadrent, sans émousser le caractère offensif du soldat monténégrin et lui faire perdre sa personnalité de combattant. Trois aides-de-camp, deux officiers d'ordonnance, le capitaine des Périaniks, ou gardes du corps, forment un Etat major personnel au Prince. Une grande caserne s'est élevé à Cettigné, une école militaire à Pogdoritza, pour les sous-officiers, et un bataillon régulier reste permanent. Le fond de la défense nationale étant la milice légère, qui se mobilise, pour ainsi dire, d'instinct. On peut compter à l'effectif, au moins 45 bataillons compacts et bien armés. Nous nous souvenons d'avoir assisté jadis aux évolutions d'un escadron bien monté — le noyau subsiste, mais la nature du pays proteste et le cavalier, comme masse militaire, n'a pas sa raison d'être, vu la nature du Pays.

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Nous constaterons encore d'autres innovations, si j'en crois un de mes jeunes amis, un grand voyageur, nouvellement revenu du Pays dont les lettres de crédit avaient pour unique objet de saluer de ma part S. A. le prince Nicolas, et de chanter pour moi le «Cari luoghi» à la montagne Noire. Celui-ci m'a assuré qu'il s'était couvert de gloire au Lawn Tennis de Cettigné où il avait eu pour partner des dames du corps diplomatique, des jupes de Laferrière, des manches bouffantes de Mme Pacquin et des chapeaux de chez Virot. — C'est la loi du progrès. — Les nouvelles routes de Cettigné à la frontière sont désormais propices à la byciclette: un jour ou l'autre on importera le polo et l'automobile, qui ne rappelle que de loin les temps de la chevalerie.

Cependant le Pays tient à ses coutumes. Le costume national reste en honneur partout, le trésor des poésies populaires, des chants épiques, chants de gloire, de guerre et d'amour, histoire vivante, sont une source féconde qui ne tarit jamais. Il y a toujours dans chaque ancien clan quelque Barde errant qui chante au son de la Guzla au détour de la route ou sous l'orme des vallées et souvent le chantre est aveugle, comme Homère; il dit et redit des poésies, qui restent presque toujours anonymes, et semblent portées sur l'aile du vent de montagne en montagne ou répercutées par un écho comme celles des recueils de Vuk Stefanovich que Tommaseo vous a fait connaître.

Pierre II Pétrovich, le grand chantre de la Cernagora employait dans ses poësies le décasyllabe qui ne recherche point la rime mais la donne parfois, quand la raison l'appelle. Le Prince qui règne aujourd'hui à la fois soldat, législateur et poëte, auteur de «l'Impératrice des Balkans» devenu populaire, en fixant en vers de huit syllabes, le caractère de chacune des tribus monténégrines; a faite cette poësie plus personnelle, c'est la poësie littéraire avec la strophe de quatre vers de la Poësie Ragusaine, qui garde à ces chants leur caractère à la fois tendre et épique.

«Si j'avais recueilli toutes les fleurs dont ta main a jonché le chemin de ma vie (dit le Prince Poëte à celle qui partage son trône, en lui dédiant son œuvre); si j'en avais respiré tout le parfum: j'en aurais pu faire un poème si beau, un livre ailé tel que jamais le monde n'en eût lu de pareil.... j'eus mieux chanté l'amour, l'intelligence et j'aurais pu écrire un livre tout entier rien qu'en y recueillant toutes les vertus de ton âme qui resplendissent comme un diadème impérial.»

En entendant parler ainsi le Père, vous reconnaissez l'Épouse et la Mère, et vous devinez celle dont les destinées sont désormais les vôtres.