Elvire!... et cependant on dit qu'il faut mourir.
Lisez superficiellement les Méditations, vous vous demanderez pourquoi telle ou telle pièce porte pour titre un site napolitain: vous n'y trouverez point de ces descriptions qui mettent les objets sous les yeux; Lamartine regarde beaucoup moins que Victor Hugo, mais il sent davantage; livrez-vous à lui et les émotions qu'il éveillera en vous ranimeront celles que deux de vos poètes vous ont jadis données. Le tour n'est plus le même: il y a déjà un orateur caché sous le poète des Méditations: mais l'accent révèle la parenté du cœur.
De même, cherchez à reconnaître le site de l'abbaye de Vallombrosa dans la pièce où Lamartine l'a chantée: vous n'y réussirez pas. Mais il fallait peut-être la splendeur d'une contrée où la solitude fait à peine sentir son poids, où presque partout, dès qu'on s'élève au-dessus du sol des villes, on aperçoit les deux spectacles les plus sublimes, le mer et la montagne, pour découvrir à un jeune Français déjà répandu dans les salons parisiens les trésors cachés de la vie monastique, cette joie mystérieuse que le vulgaire admire sans la comprendre, pour lui faire goûter ce plaisir du recueillement qui ne suffit point pour vivre parmi le monde, mais qui suffit pour vivre avec le ciel et avec soi-même.
Mais en comprenant, en aimant l'Italie, aurait-il méconnu, dédaigné les Italiens?
Messieurs, une opinion assez répandue de ce côté des Alpes veut que la sympathie de la France pour l'Italie date de 1859, ou même qu'à cette date encore un seul homme, le chef de la nation, il est vrai, ait véritablement souhaité la délivrance de votre nation. Ce qui est exact, c'est que pour que l'Italie entraînât la France avec elle, il fallait qu'elle eût eu le temps de donner à la masse de notre nation la preuve palpable, éclatante de sa volonté et de son héroïsme. Il fallait que le belliqueux Piémont, le premier prêt pour la lutte, eût osé affronter l'Autriche, il fallait que les bourgeois de Milan après une lutte de cinq jours eussent chassé leur garnison, que la jeunesse universitaire, professeurs en tête, se fût fait écraser à Curtatone et à Montanara, il fallait que le grand Manin eût prouvé une fois de plus qu'un homme peut quelque temps tenir tête à un empire, et qu'enfin les plus illustres débris de cette mémorable année, conduits par un instinct sûr, fussent venus porter chez nous le spectacle de leur courageuse pauvreté et de leurs indomptables espérances. Mais, dès l'instant où l'on sut en France que ce n'étaient pas seulement un Pellico, un Confalonieri qui voulaient au prix de ses jours la liberté de l'Italie, dès l'instant où il fut manifeste que toute la nation était disposée à mourir pour son indépendance, la France, qui respirait pourtant à peine de la sanglante guerre de Crimée, fut acquise à votre cause; il put y avoir quelque inquiétude chez certains politiques, mais les ennemis les plus irréconciliables de Napoléon III, les ouvriers de Paris qu'il avait fallu massacrer en décembre 1851 pour leur imposer le coup d'Etat, l'applaudirent avec transport à son départ pour l'armée. Jusque là au contraire, le gros de la nation avait attendu. Rien en effet n'était plus difficile pour un Français de la génération de 1830 que de comprendre pourquoi les révolutions de Naples, de Piémont, des Romagnes avaient été si vite comprimées. Figurez-vous un pays uni, centralisé depuis des siècles, ayant l'habitude de penser, d'agir en commun, et même, depuis cinquante ans, de se lever tout entier à la voix d'une ville qui formait comme les Etats Genéraux en permanence de la nation; figurez-vous ce peuple qui, grâce à cette union, a brisé un trône séculaire, qui a refoulé et puni sous sa première République la plus formidable invasion que le monde moderne eût encore vue, qui, quinze ans après une Restauration imposée pur une invasion plus formidable encore, a chassé à la face de l'Europe la dynastie restaurée, et a, pour coup d'essai de sa liberté reconquise, affranchi la Belgique. Comment comprendrait-il que l'Italie ne peut secouer le joug aussi aisément? Le paysan, l'ouvrier français savent-ils que l'Italie morcelée, humiliée depuis quatorze siècles ne peut tout d'un coup retrouver sa vigueur? Ils voient les Polonais ne succomber que sur des morceaux de drapeaux enlevés aux Russes. Ils ne se disent pas que les Polonais qui se battent si bien à Grochow, à Ostrolenka sont des soldats réguliers aussi aguerris que leurs adversaires; quand ils voient les tentatives des patriotes italiens avorter si vite, ils en concluent, à tort mais sincèrement, qu'à part quelques âmes d'élite, le peuple italien ne désire pas changer de condition.
Mais le langage de Lamartine à la Chambre française va nous montrer comment les penseurs de notre pays, ceux qui avaient vu l'Italie chez elle, préparaient la France à mieux juger des sentiments intimes de leurs voisins. Car non seulement il se déclare personnellement partisan de l'entière indépendance de l'Italie, non seulement il raconte avec fierté avoir été mêlé dans sa jeunesse aux négociations où Louis XVIII lui-même, tout légitimiste qu'il était par métier, et quoique surveillé par la Sainte Alliance, offrait aux libéraux de Naples et de Turin de les soutenir contre l'Autriche, pourvu qu'à la Charte espagnole de 1812 ils préférassent la Charte française de 1814 fort préférable en effet; mais nous allons le voir attaquer de front les préjugés qui rendaient alors la France moins sensible aux malheurs de l'Italie qu'à ceux des autres nations esclaves.
Voici comment, avant les Cinque giornate, à une époque où l'Italie ne s'était pas encore mesurée en bataille rangée avec ses tyrans, il répondait à ceux qui arguaient du calme apparent qui depuis 1815 régnait dans la Péninsule: «Sous ce calme apparent, ne l'oubliez pas, il y avait un abîme, et dans cet abîme couvait la plus incompréhensible de toutes les forces morales et matérielles, la nationalité morcelée, la nationalité comprimée de 26 millions d'hommes.... Il suffit pour chacun d'entre nous dont l'œil est intelligent, dont le cœur est sympathique d'avoir traversé cette magnifique Italie pour sentir la vie sous la mort apparente, pour sentir cette éternelle protestation de la nationalité qui est la dernière arme d'un peuple.... Nulle part cette protestation n'est aussi évidente qu'en Italie; nulle part, elle n'a des droits plus sacrés à la sympathie des peuples. Je ne crains pas de le dire, je ne serai démenti par personne: il n'y a pas une race humaine qui ait donné au sol qu'elle habite une consécration plus grande que celle que la race italienne a donnée pendant tant de siècles de gloire, de liberté, de vertu, à ce point géographique de notre globe»[6]. Puis il montre que l'on ne contentera pas l'Italie par la réforme de quelques abus, par un peu de bien-être. Mais d'autre part il nie que le statu quo y ait seulement pour ennemis les révolutionnaires dont l'Europe s'effrayait. Comme Châteaubriand, il proteste que l'agitation de l'Italie n'est pas le fait de quelques sectaires; mais ce n'est plus dans une dépêche confidentielle qu'il dépose cette protestation; il la produit du haut de la tribune, et il avait en un sens plus de mérite encore que Châteaubriand à ne pas se tromper; car dans l'intervalle Mazzini avait paru, et bien des hommes d'Etat personnifiaient en lui seul les aspirations de l'Italie. «J'affirme ici, s'écriait Lamartine, par la connaissance personnelle qu'une cohabitation de 12 ans m'a donnée, par la connaissance que j'ai du caractère, du génie, du libéralisme italien, que le mot même de radicalisme n'a pas de signification dans la langue, que c'est une injure qui n'est même pas comprise au-delà des Alpes, que le mouvement libéral n'est nullement un mouvement perturbateur..., mais que c'est un mouvement de l'esprit humain et de l'indépendance des peuples, qui couve dans tous les siècles au cœur de l'Italie»[7]. Notez, Messieurs, ces derniers mots; ne fallait-il pas à un homme qui n'était point un érudit, un vif et intelligent amour de l'Italie pour deviner en quelque sorte les noms relativement obscurs des Italiens qui entre Pétrarque et Alfieri empêchèrent la prescription du sentiment national? Quant à la génération présente, il prouve son affirmation par l'énergie avec laquelle le pape refuse de céder aux Autrichiens un pavé de Ferrare, par nombre de faits précis empruntés à une brochure parue le matin même et qui semble bien émaner du Père Ventura, par des correspondances particulières qui attestent les espérances que les plus illustres patriotes de l'Italie plaçaient sur notre poète; il en extrait les touchantes anecdotes d'un archevêque, d'un curé de Milan qui protestent chacun à leur manière contre une répression brutale qui vient d'ensanglanter la ville, du comte Borromeo qui dépouille la Toison d'Or souillée du sang de ses compatriotes. Enfin, conjurant Guizot d'appuyer les revendications des peuples italiens, il affirme avec une confiance excessive peut-être mais généreuse la solidité des sympathies entre les peuples: «Les traités ne sont signés que par la main des hommes; mais ces sympathies mutuelles entre les peuples faits pour s'aimer, pour se soutenir, aspirer ensemble à la civilisation et à la liberté, ce ne sont pas des traités d'un jour, ce ne sont pas des traités signés par des diplomates; ce sont des traités préparés par la Providence, signés et contresignés par la main de la nature elle-même, non pas sur des parchemins comme ceux de 1815 qu'on nous a fait signer en tenant la main de la France captive sur un protocole, mais je le répète, de ces traités contresignés par Dieu et par la nature, qui durent autant que les siècles»[8]. Ces paroles produisaient un effet d'autant plus grand que, depuis dix ans, à force d'éloquence Lamartine avait conquis une grande autorité à la tribune et dans la nation. Personne ne songeait plus à le renvoyer dédaigneusement à la poésie, ou, comme aurait dit Musset, à lui jeter toujours sa lyre au nez. Dès avant que la révolution de 1848 l'élevât au pouvoir, il étonnait le monde politique par la hardiesse tantôt divinatrice tantôt imprudente de ses vues. Louis Philippe à qui l'on avait conseillé de l'appeler dans ses conseils avait répondu: «Lamartine, ce n'est pas un ministre, c'est un ministère; je le réserve.» Il apportait donc à l'Italie l'appui d'un véritable homme d'Etat et non d'un simple poète. D'ailleurs ses sentiments à son égard ne répondaient pas seulement à ceux des hommes qu'on allait appeler les républicains de la veille, mais à ceux des catholiques libéraux de notre nation que Silvio Pellico avait depuis longtemps, pour parler comme Racine, rangé du parti de ses larmes. Espérons qu'un jeune historien se laissera enfin tenter par un beau sujet que j'ai cent fois proposé de vive voix et par écrit chez nous et chez vous, l'histoire des réfugiés italiens en France de 1815 à 1859 et de la transformation de l'opinion des Français, durant cette période, touchant les affaires de l'Italie. J'ose affirmer que rien ne serait plus utile, plus glorieux pour les deux nations.
Mais revenons à Lamartine, ou plutôt élevons-nous au-dessus de notre sujet pour conclure par une considération plus générale à laquelle il nous conduit. Il y eut un temps où une nation pouvait raffoler de la littérature, de l'art, des modes d'une autre et demeurer profondément indifférente à ses destinées, la combattre, l'asservir. Il n'en est plus ainsi, du moins chez les nations généreuses. (Car chaque peuple a sa grandeur, mais il y en a dont la grandeur consiste dans la ténacité prévoyante, hardie, implacable, avec laquelle ils poursuivent leur perpétuel agrandissement). Aujourd'hui donc, du moins chez certains peuples, aimer la littérature ou l'art d'un autre nation conduit à l'aimer elle même. D'où vient ce changement? Serait-ce que l'amour de la patrie s'affaiblirait et que tout lecteur devient un dilettante? S'il en était ainsi, il faudrait, non pas féliciter, mais plaindre l'humanité. Le progrès ne consiste pas à niveler les frontières; c'est une duperie de ne pas aimer par-dessus tout son propre pays; car on ne vous rendrait pas partout la pareille. Le jour où les honnêtes gens s'entendraient pour laisser la nuit la clef sur leur porte, il y aurait toujours assez de voleurs pour les dévaliser; de même, la nation qui s'imaginerait que l'ère des guerres, des conquêtes même est close, serait certaine d'être bientôt envahie et partagée. Puis, toutes les vertus civiles sont suspendues en quelque sorte à la vertu militaire, et s'affaissent quand elle tombe; sans doute la vie civile offre des occasions d'exercer notre courage, mais on s'y dérobe quand le sacrifice dans sa forme la plus haute n'est plus pratiqué; l'histoire de tous les peuples qui ont renoncé à la gloire militaire le prouve. Mais, si un Châteaubriand, un Lamartine passent de l'admiration pour les grands écrivains et le sol de l'Italie à la sympathie pour ses aspirations, c'est que l'on commence à comprendre que la conquête, toujours à redouter, n'est point à louer, et que, prendre une province malgré elle à un peuple, c'est souffleter sur la joue de ce peuple le droit du genre humain. Pour peu donc que cette nation cesse d'être une inconnue pour nous, ses souffrances font brêche dans notre égoïsme, et nous ressentons l'outrage qu'au fond nous avons reçu en sa personne. Puis, nous comprenons que de nos jours un peuple asservi souffre plus qu'autrefois. Jadis une ville se résignait souvent sans trop de peine à passer d'une nation à une autre, parce que ce n'était au fond que changer de maître: le nouveau souverain n'exigeait pas toujours des tributs plus lourds que l'ancien, et, la conscription n'existant pas, ne demandait point à ses nouveaux sujets de se battre au besoin contre leurs frères de la veille. Berchet nous a éloquemment appris, dans Giulia, les tortures du conscrit obligé de revêtir un uniforme abhorré. — Mais, dira-t-on, dans les littératures modernes, les œuvres des classiques sont en partie nées dans des époques où l'homme de lettres, au moins dans son cabinet, oubliait qu'il avait une patrie: comment donc l'étude de ses œuvres, qui nous attache à lui, nous attacherait-elle à ses compatriotes, surtout à ses compatriotes d'aujourd'hui? — La réponse est dans les progrès de la critique. Autrefois on considérait un ouvrage comme une pure composition littéraire, sortie toute entière du génie de l'auteur et des principes de l'école à laquelle il appartenait; aujourd'hui nous considérons un auteur comme un homme qui exprime, sans y penser, tantôt les vertus ou les défaillances de sa génération, tantôt les traits dominants de sa race. Notre admiration pour lui excite par conséquent notre intérêt pour ses compatriotes. Nous goûtons comme nos pères l'incroyable dextérité avec laquelle Arioste nous fait passer d'une historiette à une autre, mais nous ne le rendons plus seul responsable de l'enjouement qu'il garde au milieu des malheurs de sa patrie; quand Machiavel conseille aux princes d'affecter toutes les vertus, mais de ne pas les avoir, nous plaignons l'Italie dont l'infortune ne laissait plus alors d'espoir que dans la cruauté, pour ainsi dire, économique d'un Cesare Borgia. L'étude des littératures étrangères est le meilleur préservatif contre les engouements de la mode et contre les velleités d'une injuste ambition; car, en même temps qu'elle nous fait admirer le génie des autres peuples, elle nous fait comprendre combien il est différent du nôtre et par suite quelle folie c'est que de vouloir l'imiter ou que de prétendre l'asservir. Si, par hasard, ce génie s'éloigne moins du nôtre parce que c'est celui d'une nation sœur, tout ce qui nous est permis, c'est de faire ce qu'ont fait Châteaubriand et Lamartine, à savoir de l'aimer.
LA PLEIADE MUSICALE
CONFERENZA
DI
EUGENIO CHECCHI.