D'abord, remarquez qu'il resta jeune jusqu'à la fin; jeune, c'est-à-dire capable de se renouveler. Trois passions l'occupèrent l'une après l'autre, se succédant sans intervalle, sans confusion, de sorte qu'il paraît avoir eu ses phases régulières, comme un astre. Dans l'adolescence: un amour exalté, caché, douloureux; — et de là naquirent des élégies que tous les amoureux ont redites; — puis, dans la première maturité, une angoisse pieuse et virile des destinées de l'âme et de sa relation à son Dieu; — ce fut l'origine de belles méditations platoniciennes, troublées parfois de cris de désespoir; — enfin, vers quarante ans: un prophétique souci de la justice dans la société, — d'où procèdent ses œuvres politiques, discours, articles de journaux, avec quelques poèmes de vieillesse.
La première phase est la plus célèbre. Le nom seul de Lamartine éveille l'idée d'un chanteur élégiaque.
On sait qu'il n'a rien inventé dans l'instrument lyrique: ses poèmes ne sont originaux et neufs que parcequ'ils révèlent une âme. On a retrouvé, de sa vingtième année, de petits vers galants et vieillots, qui ne lui ressemblent pas encore. «Je n'étais alors que vanité,» avouait-il lui-même. Il lui fallut l'initiation de l'amour et de la douleur. Dès lors le génie lui vint; de son cœur brisé montèrent, avec une étrange pureté, quelques cris modulés, aussi éternels, désormais, que la mélodie du vent dans les pins solitaires.
Lamartine poète philosophe est moins connu et plus grand. Ce ne fut pas un philosophe, à proprement parler; il ne rechercha pas la vérité par dessus tout, — mais le bonheur. Seulement, comme il était bien né, il mettait à son bonheur des conditions rares et élevées. Il lui fallait, pour être heureux, obtenir l'harmonie de sa pensée avec elle-même; il avait le besoin impérieux de l'unité; toute diversité irréductible lui était une souffrance. Or les résultats des sciences de faits sont fragmentaires, ou même contradictoires. Lamartine s'en désespère: les solutions qui ne rendent pas raison de tout l'univers ne le satisfont point, et, faute qu'on lui donne le dernier mot des choses, il s'écrie, impatiemment:
Vérité, tu n'es pas! Tu n'es que dans nos songes![6]
Blasphème touchant et beau, signe d'une profonde sensibilité philosophique.
Cependant comment surmonter cette disproportion de notre esprit et de la réalité? Le poète n'a pas la force de le faire comme un Kant, en l'analysant: il n'est secouru que des intuitions de son cœur. Le voilà donc aspirant en vain; devant lui s'ouvre l'abîme de l'inconnaissable: il en sent l'effroi:
Je meurs de ne pouvoir nommer ce que j'adore![7]
Mais cette reconnaissance de notre impuissance implique en nous l'idée de la Puissance, cet aveu de nos limites, l'idée de l'infini. Plus encore que l'idée: l'amour et le besoin. Et c'est par où l'homme se sauve du désespoir. Il comprend que se plaindre de ne pouvoir embrasser la vérité totale et une, c'est se plaindre de n'être pas Dieu. Du point de vue divin seul, l'harmonie, qui ne saurait entrer dans nos esprits étroits, se dégage et apparaît. Pour Dieu le mal n'est pas; la mort, non plus que la vie, n'a point de sens pour Dieu; de ce point de vue, où il faut se mettre par un essor de la volonté, les contradictions les plus scandalisantes se révèlent comme des illusions de notre pensée infirme, et boiteuse encore de quelque chute peut-être.
Cet acte par lequel l'esprit se situe extra humanitatem est tantôt la prière, tantôt l'acceptation de la douleur purifiante, qui est prière encore. A cette acceptation, à cette prière, Dieu répond par l'apaisement ineffable, passager, fragile de sa grâce. Et la poésie justement a pour objet de fixer, autant qu'il se peut, ces illuminations soudaines de la grâce. Ici est son rôle révélateur, son caractère sacré. Le poète est encore à peu près ce que fut le nabi en Israël.