D'abord, voici un cœur doux, tendre et enfantin, qui voudrait sympathiser même avec les passants dans la rue: c'est un excellent correspondant pour les petites jeunes filles, qui lui brodent des bourses et à qui il envoie des vergiss-mein-nicht; dans ses cadeaux et ses surprises il met la grâce ingénieuse des Italiens; — et il s'est dressé comme un dogue de combat; il a l'air de haïr: il prononce du moins des paroles de haine, et il trempe dans des crimes, par amour.
Deuxième contradiction: il a la fièvre d'agir, il déclare qu'il donnerait Machiavel, Tacite et tous les livres «pour une ligne d'action[21],» que l'action seule rend à l'homme son équilibre; il se donne pour «enseigner le culte déserté de la Sainte Action;» — et avec cela, il est parfaitement incapable d'agir. (Rappelez-vous la piteuse expédition Ramorino). Il est en effet doué, à un degré éminent, du courage de subir, assez commun chez les rêveurs; mais très-peu du courage d'entreprendre, lequel en est fort différent, au point qu'il se compose pour une bonne part de l'impuissance de subir. Dès qu'il a mis la main à quelque entreprise, il se prépare à payer cette audace en souffrance; on dirait qu'il ne soulève cette croix, de l'action, que pour rendre son propre calvaire plus méritoire; il n'a ni la confiance, ni peut-être le très vif désir de réussir,
Autre contradiction: il voudrait conduire les hommes en les aimant et s'en faisant aimer; or, loin de savoir leur faire épouser sa pensée, il est dans l'impossibilité de se faire entendre d'eux. Il en gémit: «Come poco indovinano gli uomini le condizioni dell'anima altrui!» Il faut qu'il renonce à communiquer sa conviction, c'est-à-dire, ou qu'il doute de lui-même, ou qu'il méprise les autres. Il aime mieux ne pas voir son isolement; il feint d'être entouré d'un cercle nombreux de partisans dévoués. Montanelli dit joliment: «Mazzini écrit, au pluriel, nous pensons, nous croyons. Qui pense? Qui croit? Mazzini tout seul.» C'était vrai, et parfois l'apôtre au cœur chaud en était tout transi. «Mon étoile, dit-il amèrement, c'est Sirius, le grand Chien: métier d'aboyeur, sans être généralement écouté.»
Vous dirai-je les autres discordances de cette destinée malheureuse? Il eut, comme nous l'avons noté, l'amour et la dévotion du passé, — et il dut s'associer avec des révolutionnaires positifs et grossiers, déracinés de toute tradition; — c'était une âme profondément religieuse, et il fut conduit à être l'organe d'un parti de complète négation; il fut accolé même quelque temps avec le grand destructeur russe Bakounine, dont il avait horreur et qui le raillait comme un bigot timoré. Enfin il eut le cuisant mécompte que ce défaut de coïncidence entre l'homme qu'il s'efforçait d'être, et l'homme qu'il était naturellement, défaut de coïncidence dont il éprouvait un vrai chagrin, ait été aperçu de ses contemporains, en sorte qu'ils le soupçonnèrent de jouer un rôle et de viser à l'effet..... Au fond, il y eut bien quelque chose de cela, vers la fin de sa carrière. Il se sentait noble et pur, il se voyait méconnu. Il se renferma donc dans son isolement hautain, ne s'entourant plus que des morts, ou bien d'enfants qui ne le questionnaient pas. Il renonça sincèrement à tout bonheur, et, comme il professait d'ailleurs que la vie est une mission à nous confiée par Dieu, il eut l'orgueil de se répéter qu'il s'en était acquitté sans salaire, et qu'il le préférait.
Âme candide, âme dolente, dont la très haute vie fut un Purgatoire. Nous comprenons maintenant combien véridique était son cri: «La désharmonie entre mon âme et tout ce qui est en dehors m'écrase»[22]. La désharmonie; voilà le mot sur lequel il faut rester.
Aucun autre ne marquerait mieux le contraste avec l'esprit de Lamartine, qui justement, ne pouvant vivre que dans l'harmonie, se haussa toujours jusqu'à la sphère où elle réside. Cet exemple de Mazzini montre clairement où en arrive l'homme qui consulte seulement ce qu'il veut, seulement les ordres de Dieu, et non ce qu'il peut, selon sa faible et humaine nature.
II.
Cependant nous allons trouver que ces deux esprits opposés se sont fait une conception identique des devoirs et des vrais intérêts du peuple.
N'essayons pas de présenter cette pensée dans l'ordre où, historiquement, ils la formèrent, par le double travail de leur réflexion et de leur expérience. Tâchons plutôt de la construire logiquement; et d'abord cherchons-en la vraie base.
Cette base n'est point politique. Elle se trouve au fond de la conscience de tout homme qui s'examine seul dans sa chambre. Ainsi l'ordre politique repose sur quelque chose qui le dépasse, et qui est intérieur. Les vérités politiques ne sont que dérivées; ruineuses si on les prend pour absolues, elles deviennent solides aussitôt qu'on les appuie à une philosophie de la vie et de l'histoire, établie d'autre part. Là-dessus Lamartine et Mazzini sont unanimes. «Je pars d'abord d'un principe religieux, dit le premier; il faut que vous me le permettiez; car sans cela je ne puis pas et je ne sais pas raisonner»[23]. — «Mon but dans ce livre, dit à son tour le second, a été de vous présenter les principes qui doivent vous guider et vous aider à résoudre vous-mêmes toutes les difficultés politiques.... Je vous ai conduits à Dieu, comme à la source du devoir et à l'instituteur de l'égalité entre les hommes; à la loi morale, comme à la source de toutes les lois civiles....»[24]. Enfin le mot apostolique de Lamartine à Pelletan: «Venez diriger la république dans le sens de Dieu et du Peuple»[25] répète exactement la devise de Mazzini: Dio e Popolo.