Joseph Mazzini, en comparaison, semble une divinité sombre et souterraine.
Il n'est pas, dans Santa Croce, de monument plus austère, plus funèbre, que la plaque de bronze noir qui le commémore, près du fastueux cénotaphe de Dante; et c'est bien ainsi. Mazzini fait donc un parfait contraste avec la nature heureuse de Lamartine.
Au reste, j'ai observé que presque tous les révolutionnaires, en Italie, ont deux caractères singuliers; ils sont hantés du passé, et ils sont tristes.
Votre pays, ouvrage des hommes autant que de la nature, est comme baigné de regrets. Vos paysages sobres et presque intellectuels semblent se souvenir d'autrefois. Vos arbres mêmes ont une dignité de monuments. Toute l'Italie est un vaste camposanto; la roue des voiturins y roule dans l'ornière antique. L'idée même de l'Italie une est une vieillerie, un legs que vos poètes se transmettent, de Virgile à Dante, de Pétrarque à Vittorio Alfieri, jusqu'à ce qu'elle devienne une actualité. Si Mazzini s'émeut jusqu'à défaillir en passant la Porta del Popolo, c'est qu'il entre au sanctuaire même de l'unité italienne, dans Rome, la capitale promise à l'avenir, qui est aussi le trésor de tout le passé. Là des fantômes inspirateurs se dressent de toutes parts: ce sont les tribuns de jadis, en particulier ce Cola di Rienzo, dont il est le successeur, et qui lui même avait prétendu relever la république de Brutus. Unité, liberté, voilà le double mot d'ordre que ces vieux irrédentistes ont imposé à leurs descendants; après des siècles, l'avocat génois se reconnaît pour leur exécuteur testamentaire. Pieux envers les ancêtres, il rêve de dresser sur le Monte Mario une image colossale de Dante, vers laquelle les Romains lèveront les yeux chaque matin pour faire leurs dévotions filiales. Ainsi de tout révolutionnaire italien: en même temps que novateur, il est restaurateur. Et cela nous surprend un peu, nous autres Français, qui marchons droit à l'avenir sans nous demander de qui nous sommes fils.
J'ajoute que les révoltés de votre nation paraissent tristes. Comparez, s'il vous plaît, à la gaillardise de Martin Luther l'âpreté douloureuse de Savonarole. Vos hérésiarques ont un air prométhéen, tendu et tourmenté. Mazzini les continue, avec son éloquence chauffée au rouge sombre, et son visage tel que vous le voyez sur les lithographies, crispé par l'effort. C'est, je crois, que votre nation étant la plus sociable de toutes, l'italien isolé se sent arraché à sa nature vraie. Les visages souriants lui manquent cruellement: il ne se passe pas volontiers de serrements de mains et d'embrassades.
Les contemporains de Mazzini ont eu de lui l'impression que je viens de dire. Ils le trouvèrent morose, et avec raison. Mais où ils se trompèrent, ce fut en le croyant ténébreux par goût, haineux et démoniaque. Massimo d'Azeglio et Montanelli lui font un autre reproche encore: ils le regardent comme un déclamateur, un conspirateur d'opera seria, qui se complaît aux intrigues masquées.
Ces deux vues ne sont pas justes. Après sa mort (survenue le 10 mars 1872) on put enfin recueillir sur lui le témoignage décisif, celui de sa propre correspondance. Cinq recueils en ont été publiés déjà; les lettres à sa mère, précieuses entre toutes, seront connues bientôt, j'espère. Eh bien, ces documents sincères dévoilent un autre Mazzini, aussi grand que celui de la légende, mais déraidi, dont la férocité recouvre une tendresse franciscaine: un ami des femmes et des enfants, presque un enfant lui-même, incompris et timide; un bon frate mélancolique sous une cape de brigand.
Il avait authentiquement l'âme grande et pure. Thomas Carlyle, maître-expert en héroïsme, qui le vit de près à Londres, écrivait dans le Times du 15 juin 1844: «J'ai eu l'honneur d'être en relations avec M. Mazzini pendant maintes années, et, quoi qu'il y ait peut-être à dire à son bon sens pratique et à son jugement dans les choses banales et de tous les jours, je peux toutefois reconnaître publiquement qu'il est le seul homme génial et vertueux que j'aie connu, homme vraiment sincère, noble, humain, comme par malheur il ne s'en trouve guère, digne enfin d'être appelé âme de martyr.» Ceci est une appréciation exacte. Mazzini fut un martyr, un héros qui n'a pas donné sa mesure, et dont la destinée fut constamment étranglée.
Comptez un peu les contradictions qu'il y eut entre sa nature vraie et le rôle auquel il se condamna, ou fut condamné. J'ai essayé de le faire, et je me suis senti pris, pour lui, d'une très grande pitié.