Et, promenant ses yeux de la vague à l'étoile,

Se dit: «Nous serons là demain.»

Puis, quand il a tracé sa route sur la dune

Et de ses compagnons présagé la fortune,

Voyant dans sa pensée un rivage surgir,

Il descend sur le pont où l'équipage roule,

Met la main au cordage et lutte avec la houle.

Il faut se séparer, pour penser, de la foule

Et s'y confondre pour agir[20].

Il continue donc, imperturbable, se réglant sur son itinéraire secret, entraînant ses compagnons de traversée. Et ceux-ci lui obéissent. Quelque chose en lui les subjugue. Quoi donc? La force de sa certitude intérieure. Une personne unifiée au dedans peut tout sur les autres. Dans les combats politiques, comme naguère dans la recherche de la vérité, comme jadis dans les déchirements de l'amour, Lamartine a su s'élever jusqu'à l'harmonie. Il a triomphé des contradictions internes qui font que les autres hommes sont faibles. J'ai comparé les périodes de sa vie aux phases d'un astre: chaque phase est complète; il ne se voue à la philosophie que quand il est quitte de la passion. Il n'aborde la politique qu'une fois délivré du doute philosophique, et sûr de ce qu'il croit. Sa conscience réconciliée, où Dieu règne, est invulnérable aux coups de la place publique, aux cris, aux mesquineries; il les traverse en souriant. Il s'avance au milieu des monstres rampants comme un Apollon libérateur, baigné d'une lumière dont le foyer est en lui.