Toutes les idées de Lamartine sur la chose publique découlent de cette sagesse religieuse dont je viens de parler.

Il entra dans la politique à plus de quarante ans. Il fut élu député en 1833, par la petite circonscription de Bergues, dans le Nord, alors qu'il se promenait en Syrie.

Il avait donc médité déjà sur l'orientation de son époque, sur le sens des révolutions, sur les étapes nécessaires de la «caravane humaine» qui chemine guidée par Dieu[11]. Il apporta dans le tumulte des assemblées une ferme assise d'esprit, gain de la solitude. C'est là une préparation intérieure que les députés ne possèdent pas fort souvent. Lamartine amusa la Chambre par l'imprévu de ses principes; cela tranchait sur les ordinaires disputes d'avocats; ses discours étaient des intermèdes lyriques. D'ailleurs il se sentait lui-même tombé de quelque planète lointaine au milieu du marais parlementaire. «Je n'y resterai donc, si Dieu le permet, dit-il, que le temps strictement nécessaire pour ouvrir le premier sillon, formuler un symbole de bonne foi, d'indépendance des partis et de progrès moral; après quoi je rentrerai dans mon nuage»[12]. Vous savez que, s'il était prêt à quitter la politique, la politique ne le voulut pas quitter.

Il y fut très original. Indépendant de tout, parcequ'il l'était de sa propre ambition, il signifia d'abord à ses électeurs qu'il entendait n'obéir qu'à sa conscience: un mandat lui ajoutait trop peu pour qu'il eût peur, en le perdant, de retomber dans le néant; les grandes places le tentaient encore moins: «Faire le serviteur pendant quinze ans pour obtenir de le faire le reste de sa vie en habit un peu plus brodé, cela me semble vraie folie»[13]. Il ne se souciait pas davantage de capter la popularité. «Pour parvenir à me faire comprendre, il me faut un an d'efforts pénibles et d'impopularité systématique. Je dois, pour chercher mon point d'appui hors des partis existants, dans la conscience du pays, commencer par blesser tous les partis en leur échappant»[14]. Ce n'est pas assez d'avoir l'amour de son indépendance, il en a l'orgueil. «Je prends en haine les partis après les avoir eus en mépris, et je veux désormais vivre, penser et mourir seul»[15]. Nul doute, Messieurs, qu'un détachement si évident ne soit la vraie façon d'imposer aux hommes et de les amener à soi. Citons cet exemple. En juin 1837, quarante-deux fabricants de sucre, gros électeurs de la circonscription flamande que Lamartine représente, l'invitent à conjurer l'impôt dont on menace leur industrie. Que va-t-il faire? «Je leur ai remis mon mandat de député en leur disant: ma conviction et ma conscience sont contre l'immunité et le privilège dont vous jouissez aux dépens du Trésor, des malheureux contribuables cultivateurs et des colonies. On vous doit un impôt.... — Après deux heures de discussion, ils en sont convenus et m'ont à l'unanimité signé le mandat formel de voter et de parler pour un impôt»[16]. Voilà un trait assez rare dans l'histoire du régime représentatif: cette fois ce ne fut pas le gouvernement des supérieurs par les inférieurs. Lamartine se rend bien compte que son abnégation est sa force même. «Je n'aurais qu'à dire oui pour être chef de deux-cents voix; mais je suis en secret chef de leur conscience»[17]. Et il s'émerveille de cet ascendant: «Tous les partis viennent à moi comme à une idée qui se lève»[18].

Il y avait une autre raison encore pour que l'on vînt à lui, c'est que sa politique était toute positive. Ecoutez-le: il affirme toujours, il ne réfute presque jamais: cela par principe autant que par tempérament. «J'adore l'indépendance; je déteste l'opposition. Faire est l'œuvre du génie; empêcher est l'œuvre de l'impuissance»[19]. Étranges discours que les siens; il néglige de répondre et de discuter; il passe au travers de la contradiction sans la voir. C'est qu'il ne l'a pas écoutée, étant occupé ailleurs, à déchiffrer la volonté actuelle de Dieu sur son peuple. Cela fait penser à cette inscription qu'on lit sur les navires: Défense d'adresser la parole au pilote. Comment les simples passagers oseraient-ils troubler de leurs avis celui qui domine et qui sait? N'a-t-il point une boussole? L'avenir prophétisé dans sa conscience le guide. Qu'il travaille avec les autres, c'est bien; mais les consulter sur ce qu'il faut vouloir est folie. C'est à lui de le leur apprendre.

Ainsi quand le navire aux épaisses murailles

Qui porte un peuple entier bercé dans ses entrailles

Sillonne au point du jour l'océan sans chemin.

L'astronome chargé d'orienter la voile

Monte au sommet des mâts où palpite la toile,