En somme il ne s'agit de rien de moins que de faire l'homme à nouveau. Mazzini, moins heureux et qui a lutté davantage, connaît mieux les résistances féroces de l'égoïsme. C'est lui qu'il faut écouter ici. Il sait, et il ne dissimule pas, qu'il faudra déchirer et fouiller la nature, en son fond; qu'il faudra aller jusqu'à l'ascétisme. A cette profondeur seulement les germes vivaces de l'égoïsme seront atteints, la vie pour les autres apparaîtra comme le salut, et la première substruction de la république sera bien assise.

«Je crois, dit-il[32], que nous ne pourrons jamais rendre l'homme plus digne, plus aimant, plus noble et plus divin — ce qui est notre fin et notre but sur la terre — en nous contentant d'entasser autour de lui des moyens de jouissance, et en lui proposant pour but de la vie cette ironie qu'on appelle le bonheur.... Ouvriers mes frères, comprenez-moi bien: les améliorations matérielles sont indispensables et nous lutterons pour les obtenir, non pas parceque la seule chose nécessaire à l'homme est d'être bien logé et bien nourri, mais parceque vous ne pouvez pas avoir conscience de votre propre dignité ni vous développer intellectuellement tant que vous êtes absorbés, comme aujourd'hui, par la lutte incessante contre le besoin et la pauvreté. — Vous travaillez dix ou douze heures par jour, comment trouverez-vous le temps de vous instruire? Le plus grand nombre d'entre vous gagne à peine de quoi subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille, comment vous procurer les moyens de faire votre éducation?... La pauvreté vous empêche souvent d'obtenir justice comme les hommes des classes plus élevées, comment apprendrez-vous à aimer et à respecter la justice? — Il est donc nécessaire que votre condition matérielle s'améliore pour que vous puissiez progresser moralement. Il faut que vous receviez un salaire qui vous permette de faire des économies, de manière à vous rassurer sur l'avenir et, par dessus tout, il faut purifier vos âmes de tout sentiment de révolte et de vengeance, de toute pensée injuste à l'égard de ceux-là même qui ont été injustes envers vous. Vous devez lutter pour obtenir toutes ces améliorations dans votre situation, et vous les obtiendrez, mais recherchez-les comme des moyens et non comme le but; recherchez-les par sentiment du devoir et non pas seulement du droit.... Si vous n'agissez pas ainsi, quelle différence y aura-t-il entre vous et ceux qui vous ont opprimés? Ils vous ont opprimés justement parcequ'ils ne recherchaient que le bonheur, la jouissance et la puissance.... Un changement d'organisation sociale aura peu d'effet tant que vous conserverez vos passions et votre égoïsme....»

Jamais, je crois, aucune doctrine politique ne fut empreinte d'une telle grandeur morale. Celle-ci est vraiment une application de l'Evangile. La vertu se présente comme la seule chance de réussite dans les faits, comme la nécessité première dont rien ne dispense. Il faut que l'humanité s'apprenne à passer par la porte étroite. La république sera religieuse, ou elle succombera.

De ces principes généraux dérivent des programmes d'institutions ou de réformes. Je n'entre pas dans le détail, où nos guides quelquefois se sont fourvoyés. Il me suffit d'avoir exposé leur thèse en ce qui demeure, et je crois l'avoir fait fidèlement.

III.

Cette politique est radicale, au sens étymologique du mot, c'est-à-dire qu'elle pousse ses racines jusqu'au fond de la pensée, et s'attache à la réalité suprême. Les personnes qui n'ont absolument point de besoins religieux ne la comprendront guère. Et, chez nos politiques d'à présent, en particulier chez nos politiques radicaux, les besoins religieux semblent faibles. Aussi cette conception des deux fiers romantiques a-t-elle reculé loin dans le passé.

Je n'ai pas d'autorité pour la juger, ni même pour la louer. J'observe seulement qu'on ne lui oppose point qu'elle est fausse, mais qu'elle est chimérique. Lamartine, George Sand, Michelet, Barbès, Mazzini attendaient trop de l'homme, lui demandaient trop. Ils l'ont cru capable de se conduire; l'expérience fait voir qu'il en faut rabattre. Leur morale démocratique est trop escarpée décidément, et bonne pour des saints vivant en chartreuse.

L'optimisme de ces «vieilles barbes de 48» a donc paru d'une présomption extrême. Les théoriciens plus récents, qui ont regardé l'homme du point de vue de la zoologie, les dédaignent. Taine et Sumner Maine ont traité rudement ces rêves de gouvernement populaire; ils ont estimé que les principes de la Révolution française ne furent rien qu'une bravade puérile contre l'irrésistible nature, laquelle asservit l'animal humain à son estomac, à son appétit de pouvoir et de lucre.

Des partis se sont formés et entrechoqués, divers en apparence, identiques dans le principe (qui est toujours, ici et là, le matérialisme politique) d'une part le collectivisme marxiste; d'autre part le jacobinisme à la façon de Robespierre; puis le cléricalisme qui, psychologiquement, suppose la même structure d'esprit; enfin le bismarckisme, ou politique des résultats, avec l'opportunisme ou politique des expédients, entre lesquels, au fond, il n'est point d'autre différence que celle du tempérament des hommes, poignet de fer ou bras de coton. La raison d'Etat, odieuse à nos idéalistes de 1848, n'a pas fini de régner. Il n'est point de gouvernement ni de secte qui n'ait apporté son encens à ce Baal-Moloch.

Nous voyons de nos yeux où cette orientation nouvelle nous a menés. Les luttes des classes se sont exaspérées, les ouvriers ont dû arracher leur pain du jour par la menace ou la violence; l'envie de déposséder les heureux a ramassé le vieux masque des proscriptions religieuses du XIVe siècle contre le Juif; les catastrophes financières se sont multipliées; les Etats se sont entre-regardés en serrant les poings; un militarisme exténuant, jusqu'à l'impossibilité matérielle de subsister, a fondé, dans chaque nation, la prééminence de la caste guerrière sur la peur même de la guerre; la possession peu sûre du pouvoir est devenue une sorte de ferme à exploiter hâtivement, et les Parlements se sont ouverts, comme des foires permanentes, au trafic des faveurs et des votes; à fréquents intervalles, des scandales irrépressibles laissent entrevoir une corruption profonde sous la croûte mince des hypocrisies officielles....