Apparemment, il s'est commis une erreur quelque part, et, comme chaque parti politique, à tour de rôle, s'est montré infirme autant que les autres, il faut croire que cette erreur a vicié notre commune éducation. Je dirais qu'à droite comme à gauche nos politiques ont tous une même philosophie empirique — opposée à celle de Mazzini et de Lamartine, — s'il n'était manifeste qu'ils se vantent de n'en avoir aucune. Ce sont des spécialistes. L'administration des Etats est devenu un commerce, avec ses risques professionnels et ses bénéfices. Le gouvernement ne s'inspire d'aucune philosophie. Il ne vise plus à orienter les hommes dans le sens où Dieu les appelle. Et les hommes ne lui demandent que de leur garantir leur pain du jour. Voilà, peut-être, où gît l'erreur.

Peut-être devions-nous, en effet, demander plus, demander trop à notre infirme nature, pour en obtenir assez. Peut-être faut-il à présent retourner vers les sommets de la discipline spirituelle. Ces sommets sont âpres sans doute, aria peragro loca: mais c'est là-haut seulement que l'action a sa source.


J'ai achevé, Mesdames et Messieurs, du mieux que j'ai pu, la tâche que je m'étais tracée. Tâche un peu lourde pour vous, que ce sujet austère n'a pas délassés; mais aimable pour moi, car c'est un profit de ressaisir les conceptions élevées de ces deux politiques démodés; et ce m'est une douceur de rapprocher fraternellement devant vous la pensée d'un Italien et celle d'un Français.

Un mot encore. Le 27 mars 1848, Alphonse de Lamartine, qui se trouvait alors Ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement provisoire de la République française, reçut à l'Hôtel-de-ville de Paris une députation de volontaires italiens, conduite par Joseph Mazzini. Dans cette rencontre mémorable, le grandhomme de chez nous dit au grand homme de chez vous: «Et moi aussi, je suis un enfant, un enfant d'adoption de votre chère Italie.... Votre soleil a échauffé ma jeunesse et presque mon enfance. Votre génie a coloré ma pâle imagination; votre liberté, votre indépendance, ce jour que je vois enfin surgir aujourd'hui, a été le plus beau rêve de mon âge mûr... Allez dire à l'Italie qu'elle a des enfants aussi de ce côté des Alpes! Allez lui dire que si elle était attaquée dans son sol ou dans son âme, dans ses limites ou dans ses libertés, que si vos bras ne suffisaient pas à la défendre, ce ne sont plus des vœux seulement, c'est l'épée de la France que nous lui offririons pour la préserver de tout envahissement! Et ne vous inquiétez pas, ne vous humiliez pas de ce mot, citoyens de l'Italie libre!... Nous ne voulons plus de conquête qu'avec vous et pour vous: les conquêtes pacifiques de l'esprit humain. Nous n'avons plus d'ambitions que pour les idées. Nous sommes assez raisonnables et assez généreux sous la république d'aujourd'hui, pour nous corriger même d'un vain amour de gloire.»[33]

Ce discours n'était pas frivole: l'événement l'a fait voir. Cinquante-et-un ans après, j'ai voulu le répéter ici, en symbole de ma reconnaissance pour votre accueil, et de ma foi en la coopération fraternelle des peuples.

[ INDICE]

[A sedici anni sulle barricate di Milano]Pag. 5
[Venezia nel 1848-49]43
[Volontari e regolari alla prima guerra dell'indipendenza italiana]81
[La démocratie spiritualiste selon Mazzini et selon Lamartine]125

NOTE: