Élevant sa petite taille sur la pointe de ses pieds, pour arriver jusqu’à l’oreille de Venceslas, il murmure, murmure son récit, et sur le visage du guerrier un nuage de plus en plus noir vient s’étendre, et tout-à-coup, sur ces mêmes traits qu’assombrit le désespoir, le feu de la colère et du mépris éclate comme la foudre; enfin l’on y voit apparaître cette fureur insensée, qui ne laisse voir en son œil qu’un objet: le cercueil de son ennemi; qui de sa flamme infernale, dévore les liens les plus sacrés, alors même que l’œil a vu le poison dans le cœur le plus proche; enfin apparaît ce désir furieux de sang, de cris, de cloches funèbres; flamme d’un cœur perverti, qui rallume la torche des haines domestiques, et va, dans le sein où elle est née, punir le crime par le crime! Mais si le plus affreux des supplices est pour lui dans le coup mortel donné à sa bien-aimée et à son bonheur par la main qui donne les bénédictions, oh! à côté de cette horrible et légitime soif de vengeance qui l’agite, quelles tortures du désespoir et du chagrin! Comme toutes les douleurs, dans son œil hagard, s’unissent avec cette pensée accablante, que la sentence est irrévocable! Elle est moins effrayante de douleur, cette image des plus cruels tourments, la statue de Laocoon!
XVIII
Ainsi Venceslas, d’un seul coup, a tout perdu en ce monde, le bonheur, la vertu, le respect des hommes ses frères; et jamais il ne réveillera de son sommeil sa bien-aimée, elle, qui devrait remplacer pour lui toutes les vertus des hommes, elle, dont l’éclat pur et doux, l’angélique auréole, voilaient d’une illusion les trompeuses amitié, les cœurs vides et frivoles. Ainsi Venceslas reste seul dans le désert. Ah! quelles ténèbres la mort de Maria laisse autour de lui! Longtemps, debout près du cadavre, il reste dans une muette désolation, semblable il une statue de marbre sur le tombeau d’une amante; l’horreur de cette méchanceté barbare, et l’aspect de ce qu’elle a fait, ont chassé de son âme jusqu’à l’attendrissement de la douleur. Seule, cette amère pensée ramène en lui les regrets: ah! pourquoi se fia-t-il aux hommes, pourquoi l’a-t-il quittée? Et lorsqu’il voit sur ce visage gonflé ce reproche, qui, dans sa lutte avec la mort s’est gravé là malgré elle... premier et dernier reproche... lui dire qu’il a perdu le bonheur et qu’il s’est perdu avec Maria, alors soudain son cœur retrouve le battement; il se couvre le visage de ses deux mains et pleure comme un enfant! Mais pas longtemps; ce cœur trahi, déchiré, s’est corrompu, empoisonné en un instant; voila cette âme, auparavant si généreuse, marquée du symbole qui a conduit à l’infamie tous les exilés de leurs pensées. Quoi, cet homme, à la fleur de l’age, est-il déjà l’opprobre de la terre? Ah! demandez-lui plutôt à quoi sert la bonté, ici-bas, où tout ce qui est sensible et noble ne brille qu’un instant, où la mort des vieux pères est un avantage pour les fils, où cet amour du prochain, si glorifié, dans sa feinte tendresse, se réjouit du malheur ou envie le bonheur d’autrui, où l’âme généreuse est quelquefois sifflée, parce que le voile charmant de la vertu sert à parer la perfidie; où il n’est qu’une seule joie, l’attachement mutuel de deux cœurs fidèles, incompris du vulgaire, et dont les transports absorbent la vie.
XIX
Dans cette obscure et morne forêt des passions humaines, aux uns le temps apporte avec lenteur l’engourdissement. Feuille par feuille ils se dépouillent, et sur la fin de l’automne, pareils il des chênes moussus et silencieux, ils restent nus. Aux autres les orages amassés par les rayons brûlants de leur soleil, jettent, avec le fracas et la foudre, les maux cruels cachés dans leur sein; et puis le ciel brille encore, et parfois il semble qu’une verdure plus riante va renaître après la tempête. Mais celui qui s’approche et regarde, sous une apparence de vie découvre les noires stigmates du feu. Et si la flamme qui consume la moelle du chêne frappé est activée par le souffle de l’ouragan, qui oserait éteindre l’incendie allumée par la foudre? Alors la végétation luxuriante propage de tous côtés la destruction... dans cette obscure et morne forêt des passions humaines.
Ce que Venceslas peut se promettre en cette vie, il serait difficile de le dire, effrayant de le deviner. Sur son cœur est un voile noir et ensanglanté... assez! pourquoi le déchirer et mettre à nu la blessure? Il ne lui reste rien, et tout ce qu’il peut gagner, c’est que non le temps, mais le feu, consume les ruines restées en lui.
Après s’être humilié devant Dieu dans une courte méditation, avec l’aide de son jeune ami, de son nouvel ennemi, peut-être, il rapporta le cadavre à la chambre du repos, et la lune prêta à leurs yeux obscurcis son flambeau! Là, pour la dernière fois, il arrangea la couche de sa bien-aimée, et venant avec tendresse au secours de la pudeur impuissante, répara le désordre de son attitude, de sa chevelure, de ses vêtements, car la méchanceté curieuse va jusqu’à médire de la mort. Alors, jetant un regard mélancolique sur ce visage inanimé, un regard où se voyait la douleur de la séparation, mais aussi la promesse d’une réunion prochaine, gravant avec l’attention du désespoir chaque trait de l’infortunée dans sa mémoire... alors il tira son sabre qui siffla, son sabre qui allait frapper sans pitié, et rester dans l’étreinte d’un cadavre. Il sortit, et soudain de son visage disparurent toutes les douleurs. Il sauta sur son cheval et prit le jeune enfant derrière lui. Mais qui était-il donc, ce petit homme à l’œil plein de larmes? Était-il l’Esprit qui veillait sur les destinées de Venceslas? était-il un ange, un démon? Se plaisait-il à irriter les souffrances du guerrier, ou partageait-il sa douleur? Je ne sais... Il entoura de ses bras le cavalier, et tous deux s’enfuirent au galop.
XX
Sur l’église d’Ukraine brillent trois tours, et les vieilles d’Ukraine marmottent leurs oraisons; les gamins sonnent les cloches et se ménagent un petit profit; les bonnes gens, pour les funérailles comme pour le baptême, se hâtent d’accourir. Dans l’église, des voiles funèbres, un catafalque, un cercueil, des rangées de cierges qui brûlent avec une lueur blafard. Tout est sombre et terrible. Mais quelle est cette grande figure couchée, au milieu de la foule des curieux, les bras étendus, comme une longue croix immobile? Quel est ce guerrier dont la poitrine se souille de poussière, qui s’humilie en silence, ne laisse échapper aucune plainte, lui qui plie sous le fardeau des plus cruels châtiments, et dans son muet recueillement, semble être attaché à la terre? Pâle comme la lumière des cierges qui éclaire son visage, lugubre comme le chant des mort qui retentit sous la voûte, sous son front, que la foi presse contre la terre, ses yeux brillent comme le ver luisant. Ah! je reconnais les cheveux blancs de l’infortuné Porte-glaive! Naguère il perdait sa femme; aujourd’hui il ensevelit sa fille; s’il a bercé son enfance, c’est pour qu’on l’endormît dans le cercueil; s’il lui a apporté des tissus magnifiques, c’est pour que l’on en fit un suaire. Chose étrange, il paraissait aussi insensible au milieu du funèbre appareil, que si son âme eut été au ciel avec l’âme de son enfant. Tel il resta dans la suite; ses lèvres décolorées ne confièrent à personne un regret, une plainte; nulle trace de larmes dans son altier regard. Moins avec les hommes, plus avec Dieu, du reste il était le même. Chaque jour, à la même heure, il s’en allait à la dérobée. Mais avant qu’un signal l’eût rappelé, il revenait au château. Une fois, minuit passa, et on ne le vit pas revenir; et quand les veilleurs attentifs n’espérèrent plus le revoir, quand, aux accents sauvages de la trompette, les guerriers sortant de leur sommeil comme la pierre sort de la fronde, s’élancèrent pour le venger ou le secourir, ils le trouvèrent dans le cimetière, auprès des tertres voisins de sa femme et de sa fille, à genoux, incliné; ses lèvres gardaient la même douceur, son front, le même air vénérable; toujours la même pâleur sur ses traits, le même feu dans son œil, et ce bonnet, et ces moustaches, terreur des ennemis de la Pologne, et ce même joupan noir... Seulement, lorsque le cri d’alarme de la trompette guerrière arriva jusqu’à lui, il ne saisit point son sabre, car il dormait, dormait pour toujours!
Et le silence règne sur le groupe sombre des trois tombeaux... et partout la solitude, la tristesse et le deuil, dans la féconde Ukraine.