Commentaire par le traducteur
On ne trouvera dans ce livre ni de l’érudition ni de l’élégance. L’écrivain assez habile pour traduire élégamment le vers de Malczewski32 risquerait encore de travestir son poète, et de ternir le miroir dans lequel apparaissent avec tant de netteté cette „féconde Ukraine”, pays des vampires et des légendes, où l’on heurte à chaque pas une tombe33 et un souvenir, et ces magnats de la vieille Pologne, batailleurs et magnifiques, dont nous expions aujourd’hui les crimes et les fautes. La vérité respire dans l’œuvre de Malczewski, et je ne sais si l’on pourrait peindre avec des images plus frappantes une nature sauvage et triste, et les scènes terribles que tant d’années ont vues se renouveler, à l’époque glorieuse où les Polonais faisaient à l’Occident qui les oublie un rempart de leurs poitrines; je ne sais si l’on pourrait prêter un langage plus énergique ou plus étrange au pur amour, à la vengeance, à la haine, à la superstition. Pourquoi effacer, sous prétexte de les polir, les traits parfois rudes d’une œuvre si originale? Aussi, bien que j’aie commis, sans aucun doute, plusieurs contre-sens, on me saura gré, je pense, d’avoir été esclave du texte.
Mes phrases lourdes, obscures, incorrectes, ne sont pas rachetées par des annotations savantes. Aux réflexions curieuses et trop rares de Malczewski, aux intéressantes descriptions du chevalier de Beauplan34, je n’ai presque rien ajouté. Si l’on voulait écrire à la suite du poème tous les commentaires qu’il admet, les occasions ne manqueraient pas de faire des rapprochements ingénieux. Mais une pareille tâche est au dessus de mes forces, et je désire que Malczewski trouve parmi les Polonais un traducteur digne de lui.
Le lecteur, j’ose l’espérer, verra sans déplaisir mes scrupules, et sera indulgent pour ma faiblesse.
Antoine Malczewski, sa vie et son œuvre
Antoine Malczewski, l’un des plus grands poètes de la Pologne, naquit vers l’an 1792, en Wolynie35. Le général Jean Malczewski, son père, et Constance Bleszynska, sa mère, possédaient, dans la partie occidentale de la province, plusieurs villages, notamment celui de Radziwillow, auquel la défaite des insurgés polonais en 1863 a donné une triste célébrité. Ruinés peu de temps après, on ne sait par quels événements, les parents de Malczewski allèrent habiter la ville de Dubno, où leur fils aîné, Antoine36, reçut, comme tous les gentilshommes polonais de son époque, une première éducation toute française; il parla et écrivit en français durant plusieurs années, tandis qu’on lui laissait ignorer le polonais.
Le jeune Malczewski fut ensuite envoyé au collège de Krzemieniec, où sa jolie figure, son intelligence et ses habitudes laborieuses lui gagnèrent bientôt l’affection de ses maîtres. Il devint particulièrement cher à Thadée Czacki, fondateur des écoles de Krzemieniec, que de grands travaux historiques et ethnologiques ont rendu célèbre. Malczewski, encouragé par le vieux savant, se livra avec ardeur à l’étude des sciences exactes; il aimait aussi le dessin, et lui consacrait ses loisirs.
En 1811, après avoir terminé avec éclat ses études, à peine revenu à la maison paternelle, il s’éprit de sa cousine Anna, et la rechercha en mariage. Mais la jeune fille était riche, et malgré ses talents et sa naissance, le futur poète ne pouvait espérer d’obtenir la main de sa cousine, parce qu’il était sans fortune. Pour arriver au bonheur, une seule voie lui restait ouverte, la carrière militaire. Il s’y jeta. Napoléon se préparait alors à envahir la Russie. Malczewski entra comme volontaire dans les rangs de l’armée polonaise, qui eut bientôt en lui un officier du génie distingué. Pendant la campagne de 1812 il resta attaché à la garnison de Modlin, forteresse voisine de Varsovie. Après l’évacuation de la Pologne par les Francais, il fut incorporé dans l’armée russe, et on le vit à la cour d’Alexandre. Devenu habile ingénieur, il publia une brochure dans laquelle il exposait un plan nouveau pour les fortifications de Modlin. Le moment était venu pour lui de demander la main d’Anna; mais celle-ci était déjà mariée à un riche gentilhomme.
Pour comble de malheur, le jeune officier se cassa une jambe en 1816 et dut quitter le service militaire. Dès lors, plein de tristesse et de dégoût, sans repos et sans espoir, il chercha dans la contemplation de la nature et dans les voyages un soulagement à ses souffrances. Il visita d’abord la Suisse: le 14 août 1818 il était sur le sommet du Mont Blanc. Le spectacle dont il jouit du haut de la montagne l’impressionna vivement, si l’on en juge par le récit qu’il fit de son ascension dans une lettre écrite en français37 et adressée au professeur Picquet, de Genève. Je citerai le passage le plus remarquable:
„A midi et demie, nous étions sur le sommet de la montagne. Le temps était beau. Curieux de savoir si les couleurs ne perdaient rien de leur vivacité à une telle hauteur, j’avais emporté un prisme. J’avais fait reproduire par la peinture, à Genève, et aussi exactement que possible, les couleurs du prisme; mais je n’aperçus aucun changement dans les couleurs, dont la vivacité resta la même. Nous demeurâmes une heure et demie sur le sommet, d’où la vue était magnifique et étendue au delà de ce que l’on peut concevoir.