La fraîcheur des arbres et des vallées, les bords enchanteurs d’un lac, peuvent occuper agréablement les yeux et l’esprit; mais au milieu de cet amas confus de montagnes, de ces roches gigantesques et informes qui surgissent du sein des neiges et des glaces, le spectateur croit être témoin de la création du monde, alors que tout ce qui porte l’empreinte de l’homme s’efface, et que l’on aperçoit à peine les traces légères des villes, marquées par la main du destin pour être bâties dans l’avenir; tout semble annoncer cette heure solennelle, et frappé de terreur à une telle pensée, le voyageur se hâte de descendre dans la plaine, craignant d’être anéanti au milieu du travail redoutable des grandes transformations qui vont s’accomplir. Nous quittâmes donc ce spectacle, unique au monde, et vers six heures du soir, nous arrivâmes aux rochers des Grands-Mulets.”
Des détails encore plus intéressants sont donnés par Malczewski dans les notes qui accompagnent le poème de Maria.
Le jeune et modeste voyageur ne voulut, selon le désir des rédacteurs de la Bibliothèque Universelle de Genève, insérer sa narration dans leur feuille, qu’à la condition de ne point y mettre son nom. De plus, il consentit à aider de ses conseils un habile dessinateur, pour reproduire l’aspect du Mont Blanc et de l’aiguille du Midi. Ce dessin, ajoutent les rédacteurs, est d’une fidélité frappante.
Après la Suisse, notre poète parcourut l’Italie, dont les chefs-d’œuvre excitèrent à un haut degré son admiration, et enfin la France. En 1821, nous le retrouvons à Varsovie où il demeura quelque temps, pour revenir ensuite dans son pays natal. Retiré au village de Hrynow, loin du bruit de la capitale, évitant avec soin les réunions tumultueuses, il aimait à entendre les contes populaires de sa chère Wolynie. Un événement que ces naïfs récits avaient sans doute entouré de merveilleux, la mort de Gertrude Komorowska, assassinée en 1771 par des agents de son beau-père ou de son mari, attira son attention, et fit éclore dans sa pensée le seul poème que le public connaisse de lui, Maria.
Pendant que sa plume, encore inexpérimentée, s’essayait à écrire ce que dictait une âme inquiète et passionnée, il livra à la publicité, dans les variétés de Lwow (Lemberg), plusieurs compositions de peu de valeur, en prose et en vers, qu’il serait superflu de reproduire ici. Il reste encore de lui un recueil de lettres en prose et en vers, une satyre, le carnaval Varsovien, une tragédie, Helena, dont il écrivit deux actes et qu’il n’acheva point, enfin un second poème, Samuel Zborowski. Aucun de ces écrits n’a été encore publié, ou du moins il n’en existe qu’un très petit nombre d’exemplaires. Ainsi le désespoir trouvait un poète dans cet homme, dont l’amour avait fait un soldat. Fataliste et misanthrope, mais cachant sous le masque d’un scepticisme railleur une grande sensibilité, il conservait dans son âme le feu d’une passion sans espoir, qu’il chercha bientôt à tromper.
Dans la maison d’un de ses amis, où il habitait, se trouvait une jeune et belle femme, dangereusement malade. Il la vit, devint son médecin, et fut assez heureux pour la guérir. L’un de ses principaux moyens curatifs aurait été, selon l’écrivain polonais auquel j’emprunte ces détails, le magnétisme. Quoi qu’il en soit, la jeune femme fut sauvée, et Malczewski devint son amant. L’aventure se termina par le retour du poète à Varsovie, où cette femme l’accompagna. Alors commença une vie d’excès et de prodigalités qui épuisa les forces de Malczewski, et dissipa son mince patrimoine, déjà bien amoindri par ses voyages.
La nécessité le poussa à vendre le manuscrit de Maria, et ce poème fut imprimé en 1825. Cette œuvre si belle, l’un des plus précieux joyaux de la couronne littéraire de la Pologne, passa inaperçue. La querelle des classiques et des romantiques, alors dans sa plus grande ardeur, divisait la Pologne littéraire en deux camps, et celui des classiques avait encore pour lui la supériorité du nombre et des armes. Inconnu avant l’impression de Maria, Malczewski le fut encore longtemps après.
Parmi les rares littérateurs dont Maria fixa l’attention, presque tous, champions déterminés de l’école classique, mirent au grand jour les défauts et laissèrent dans l’ombre les beautés de cette œuvre éminemment nationale dans sa conception et sa forme. L’indifférence des uns, les attaques des autres empêchèrent sans doute Malczewski de publier son second poème, Samuel Zborowski.
D’ailleurs, il touchait au terme de sa carrière. Pauvre, malade, abattu, il se réveillait parfois pour user dans la débauche le souffle de vie qui lui restait. Vint le jour où il ne put payer le loyer de la maison qu’il habitait à Varsovie; heureusement la mort mit fin à ses angoisses; une maladie amenée par les chagrins et les excès l’enleva prématurément. Il expira le 2 mai 1826, à l’âge de 34 ans environ. Dans sa carrière si courte, il avait beaucoup travaillé, beaucoup souffert; et si l’on doit l’estimer heureux d’avoir échappé si vite à ses maux, la Pologne pleurera éternellement en lui un poète, mort à la fleur de l’âge et dans toute la vigueur de son talent.
Comme je l’ai déjà dit; il était inconnu au moment de sa mort. Une phrase banale du courrier de Varsovie annonça au monde littéraire qu’Antoine Malczewski ne vivait plus, et le silence se fit autour de la tombe du poète. On est arrivé avec peine à rassembler quelques détails sur sa vie, en interrogeant les parents, peu nombreux, et les rares amis qui l’approchaient. Ils ont vanté son extérieur séduisant et sa remarquable instruction; ils ont dit qu’il professait un grand mépris pour la richesse, et qu’il se montrait prodigue, dans sa pauvreté, pour secourir les malheureux. Ils lui reprochaient ses habitudes raffinées, suite de l’éducation française qu’il avait reçue, et ses mœurs relâchées.