— «Attends, attends, devant le filet tu ne prendras pas le brochet: peut-être viendra-t-il ici pour nous faire une belle peur; moi aussi pourtant, je désire chasser les Tatars. Pourquoi suis-je encore ici? C’est que je regarde derrière moi. Nous verrons bien ces guerriers!... malgré tout, j’ai dans la tête que le palatin traîne quelque fourberie.»
Mais déjà dans les airs le son de la trompette retentit. On entend au loin le cliquetis des armes, et la terre gémit. Déjà, devançant les escadrons qui marchent au pas, des cavaliers plus rapides se sont arrêtés devant la porte. «Venceslas!» crie Maria, et plus vite que la flèche, la figure au voile de deuil a volé vers lui.
XV
Oh! que le bonheur embellit! de quelle vive lumière il éclaire les jeunes et nobles fronts et les charmants visages! Comme dans ce regard serein resplendit le cœur aimant du jeune guerrier! Sur le ciel cristallin du bonheur qui l’inonde voltigent les doux songes d’une âme bercée par l’espérance. Vaillant, généreux, aimé, et après un orage dévastateur, illuminé du reflet rosé de l’arc-en-ciel qui lui dit l’avenir, avec quel ravissement d’amour dans chaque battement du cœur, il saisit de ses mains brûlantes Maria, le seul charme de sa vie! Avec quel orgueil, quelle tendresse, il entoure d’un bras protecteur ce doux sein tremblant, dans une discrète et silencieuse caresse!
Va-t-en, palefrenier brodé d’or, emmène ce coursier, de peur d’effaroucher l’oiseau craintif de l’amour. Et toi, seigneur Porte-glaive, crois-moi, goûte le repos. Une larme roule dans ton œil et tombe sur ta moustache: peut-être déjà la guerre éveille-t-elle en toi le dégoût? Et Maria! Elle aussi, elle est heureuse, de ce bonheur des femmes aimées, pour qui les doux moments de la vie sont comme un ciel serein, quand le tonnerre gronde à l’horizon.
XVI
«Eh bien! seigneur gendre, dit sous les tilleuls le Porte-glaive, l’œil humide et brillant de la joie du cœur, je vois que dans ce misérable monde le bonheur marche au gré du vent. A peine s’est-on salué que la séparation arrive! Cette fois, pas pour longtemps: nous besognerons vaillamment. Je vais réunir les miens, et l’on ne s’amusera pas. On dit avec raison que le métier de soldat est chose rude: oui, surtout quand l’amour s’exhale d’une poitrine cuirassée. Mais après de courtes fatigues, nous pourrons jouir tranquillement et sûrement de nos loisirs, dans les joyeux festins. Puisque ma maison a salué des hôtes si chers, nous choquerons les coupes, et nous ne jeûnerons pas. Que dès ce moment la diligence de Maria ne se ralentisse pas. Que les tables soient chargées de mets, et que l’on n’épargne pas les épices. Du poivre, des baies de laurier, du gingembre, des conserves de citron, du safran24... car ce beau guerrier a été élevé dans les friandises. Quant au vin, j’y songerai, moi... et lorsque dans l’étang ce soleil au terme de sa course bienfaisante se plongera resplendissant, si mes desseins ne sont pas déjoués, le Tatar boira la rosée, et je boirai à la santé de mon gendre! Pour le moment, je vous quitte: après les violents chagrins, on goûte mieux le bonheur qui accompagne la vertu. Je vais faire prendre les armes à mes gens, et me couvrir aussi de mon armure. Et dès que les trompettes sonneront, vite, à cheval.»
XVII
Il s’éloigne: sur le bras étincelant d’acier s’appuie la belle et pâle figure, doucement ombragée par le panache. Ses noires tresses résonnent contre la cuirasse de dure écaille, et sa taille flexible n’est point oppressée par les mains robustes qui l’enlacent. Un vêtement d’acier. ... ici-bas, l’amitié aussi est méchante! Ce cœur vivant, l’amour même, repose sur une armure! Avec quelle flamme sur ses traits, avec quel regard tendre et avide, il contemple ce beau visage, voilé d’un nuage de tristesse! Comme il compte ces charmes, encore incertain si le temps ne lui a rien dérobé de son trésor! Non, cet éclat enchanteur qui embellit les yeux de Maria est impérissable: il sort de l’âme, et la mort seule l’éteindra.
Mais le guerrier a vu le voile funèbre, et cette joie sombre, qui s’unit à la robe de deuil et obscurcit la beauté à force de pâleur, ces yeux levés vers lui, et ce doux sourire plein du charme de la douleur, et sur ce teint si pur les humides sillons des larmes; aussitôt son propre bonheur se couvre du même nuage, et plus faible, plus tremblant, plus pâle que la plume de son panache: