«Lorsque dans les déserts des steppes, et dans ceux plus sauvages encore de mon âme, je me suis égaré à plaisir jusqu’aux teintes livides du crépuscule, jamais aucune étoile n’a lui sur mon chemin, et mon cheval regagnait ma demeure en luttant contre la rafale et la grêle. Tu es sortie pour moi, Maria! et à l’aurore de mes pensées, ton auréole m’a tracé une route lumineuse vers le ciel. Oh! que je suis heureux, fier et reconnaissant envers toi, qui dans la foule de tes adorateurs, es venue, tendre et confiante, appuyer sur moi tes beaux bras! O fortuné! qui dans ton cœur, à travers tes humides prunelles, ai lu les mystères de la vie et des sentiments du ciel! Mais pourquoi cette brume de tristesse, dont j’ai respiré la lourde vapeur, et qui t’a enveloppée de son ombre? Pourquoi le buisson de la vie ne croit-il pas pour moi seul hérissé d’épines? laissant à toi le parfum de sa frêle fleur au court printemps! A moi aussi l’on m’avait tout enlevé, on m’avait pris plus qu’à toi: tu appartiens au ciel; moi j’ai erré dans le tombeau, et chassé, par une noire vision, quand j’ai perdu la lumière, j’aurais frappé d’impitoyables coups les objets les plus saints. Car il est inutile de plaisanter avec le palatin, et le sabre, une lois dégaine, ne doit plus rentrer au fourreau. Alors le château de mes pères se fût rempli d’un vaste incendie, et plus d’un de mes proches eût été baigné dans son sang. Elles seraient restées dans mon cœur, cette fumée, ces ombres! Mais j’aurais conquis Maria par le sang et le feu! Ne tremble pas, tout cela est passé le jour où je t’ai vue, avant même, dès l’instant où tu as dit que tu étais à moi; d’un seul mot tu as rendu mon cœur aussi bon que si jamais personne ne m’avait fait de mal. Alors j’ai pris mon sabre, dont je ferai briller la lame, non pour un vil intérêt, mais pour ta défense et celle de mon pays. Alors j’ai sauté sur mon cheval, qui plus d’une fois dans ces plaines m’a emporté si rapidement, et je suis parti tout heureux. Oh! avec quelle allégresse j’ai aperçu ces tilleuls! Avec quelle ardeur mon âme désirait leur fraîcheur. Tu ne sais point, toi qui essuies tes larmes en silence, ce que c’est que de maîtriser un cœur farouche, de soupirer après un cœur tendre et de pleurer des charmes dans le souvenir desquels l’esprit voudrait ensevelir son existence. Maria, souffres-tu? A voir ton visage, il semble que déjà tu songes à t’envoler vers les anges, et dans une nouvelle douleur, bien que je m’enivre de tes caresses, j’ai presque besoin de te demander si tu m’aimes encore.»

«Si Maria t’aime, ô cher Venceslas... plus qu’il n’est permis d’aimer, plus que ne peuvent mes forces; plus qu’un faible cœur, lorsqu’il est rassasié, ne sait supporter une joie si immense, si peu espérée. Sans ces Tatars, qui restent devant mes yeux, sans ces flèches, que j’entends siffler à mon oreille, je me sentirais aussi légère, aussi ravie, aussi insensible à ton désir, que si je m’envolais au ciel dans tes bras. Si Maria t’aime? Vois, je ne suis que l’ombre de moi même! Que serait pour Maria le monde entier, sans ton regard? Que serait pour Maria l’éternité sans ton souvenir? Plus d’une fois, dérobée aux impressions des sens, sur ce grand livre de vie, je me suis humiliée de toute mon âme devant la puissance du Créateur... et quand je voulais étouffer ton souvenir dans le ravissement de la prière, aussitôt j’entendais comme un écho de ta douleur! Ah! peut-être le Seigneur punira-t-il un amour si ardent: peut-être une flèche tatare percera-t-elle ton cœur! Vois-tu ce rayon de soleil, à travers la trame du feuillage, allonger entre nos deux têtes sa lumière tremblante? Ce rayon anime, embellit, et réjouit tous les êtres; pourquoi, lorsque nous sommes unis, nous sépare-t-il? En vain, en vain, ô mon chéri, ta lèvre est sur la mienne... vois, il se penche avec la feuille, il se glisse entre nous deux. Ah! dans l’emportement de la bataille, dans le tumulte de la victoire, rappelle-toi, mon bien-aimé, que ce rayon de ta gloire, si pur, si brillant, comme le soleil des cieux, après un soir resplendissant, laissera tomber sur toi la nuit. Ah! que d’abord Maria soit ensevelie dans les ténèbres! N’est-il pas vrai, mon Venceslas? tu seras hardi, ferme, persévérant, vaillant, mais sage! Et lorsque déjà mes yeux, creusés par les chagrins, et qui regardent depuis si longtemps dans mon âme, répandront leur vie au dehors, lorsque mon cœur respirera de son épouvante sur ta poitrine dépouillée de l’acier, alors peut-être Venceslas ne se plaindra-t-il pas de l’amour. Me réjouir de ton bonheur, adoucir ta tristesse, ne songer qu’à ce qui peut te plaire, être la joie, et quelquefois la parure de tes jours, vivre pour toi et par toi, mourir devant toi, et à cette heure suprême, sous l’étreinte de la souffrance, laisser par mon regard expirant le bonheur dans tes yeux, ou vivre, si je ne puis avec toi, avec ton souvenir, voilà ce qu’aime Maria, voilà ce que Maria désire. Lorsque tu reviendras, heureux vainqueur, j’accorderai ma harpe, et tous deux, assis, sous les rayons de la lune, élevant nos âmes dans les tendres et tristes chants que tu aimes, nous jouirons de ces délices qu’aucune langue n’a jamais exprimées... Ah! comme la trompette a sonné, effrayante et lugubre! Oh! ne me quitte plus! Oh! emporte-moi avec toi!»

XVIII

Elle tomba dans les bras de son amant, et penchée, dans sa douleur, elle attachait à lui son corps tremblant d’un tel effroi, son visage défaillant était si pâle, ses beaux bras l’étreignaient avec tant d’amour sur son doux sein, que le guerrier, s’arrachant à regret à ces tristes caresses, ressentait dans son cœur un mal pareil au déchirement.

Non, il ne peut rester, à moins de ternir sa gloire, et en écoutant son amour, de l’exposer à la honte! Mais quelle profonde et lugubre tristesse! Tremper son courage dans le désespoir de celle qu’il aime! Il n’a point la force de se séparer de tant de charmes, ni le temps de prolonger on vains gémissements ces adieux. La trompette l’appelle à la gloire, le chef aux cheveux blancs l’attend. Les drapeaux déployés bruissent, la victoire va s’enfuir... Il se redressa, déposa sa bien-aimée, et l’œil brillant d’un feu sauvage, il pressa contre ses lèvres la blanche main défaillante, comme si dans cette faible, douce, et silencieuse étreinte, il eût voulu dire tous ses sentiments, au milieu du trouble de son âme... Il est parti, il a repris le calme; devant l’œil qui s’attache à lui, chaque pas éloigne davantage sa taille imposante et sa brillante armure. Déjà, à la place qu’il vient de quitter, mélancolique et pâle, troublant le silence de ses soupirs, la solitude s’assied. Et dans le champ, laissé inculte, du du bonheur, le chagrin enracine sa tige épineuse, dont la moelle est rongée de vers.

XIX

Il monte sur son cheval rapide, mais le souci est dans son œil, et il contient le coursier à son premier bond. Il monte aussi son cheval rapide, mais avec un joyeux regard, le vieux Porte-glaive, et au galop il décrit une volte. Derrière eux sonnent les trompettes; plus loin, derrière eux, les guerriers s’élancent comme des oiseaux prenant leur volée. La jeune noblesse caracole en marchant contre les Tatars. Voici les compagnons, et les soldats rangés, pancernes25 et hussards; après eux les Cosaques: et les écuyers qui luttent avec leurs chevaux effrayés. Regarde, petit joufflu, sous ton toit de chaume: que la vue des soldats mette sur tes lèvres un sourire. Plus tard, peut-être, fruit sauvage, la guerre te cueillera! Et toi, mère, qui salues, adieu, tranquillise-toi. Ne t’effraie pas du bruit des armures, des longues lances... la flamme de l’œil polonais s’éteindrait dans les larmes. Déjà dans le village on ne voit plus que la poussière; l’oreille encore tinte et vibre, étourdie par le fracas des armes et des chevaux. Déjà dans le village la poussière tombe... encore par instants, le son lointain des cors guerriers parvient à l’oreille. Et tout est silencieux, comme quand le sceau de la mort s’imprime sur un cœur, et tout est désert, triste et morne, comme dans les pensées de Maria. Elle redressa sa taille élancée, plus haut, plus haut, et elle ne vit rien, rien que les nuées grises chassées par le vent... Ses genoux se plient, ses mains se joignent, elle prie, et de ses yeux qui regardent le ciel, la douleur tombe en rosée. Et tout est silencieux, comme quand la prière coule dans le sein de Dieu, et tout est désert, triste et morne, comme quand le bonheur s’enfuit.

Chant deuxième

Sur l’âme désolée de Conrad l’épuisement pèse, et la stupeur le plonge presque dans le sommeil.

Byron