«Nous allons, troupe dansante — et la nuit, et le jour, durant le carnaval joyeux, insensé, délicieux. — Un masque nous cache — à celui qui veut savoir d’où nous venons et qui nous sommes, répondent le rire et la clameur. — Une franche hospitalité ouvrira cette porte — car les Krakoviennes, et le vieux pèlerin, — les juifs, les Bohémiens, danseront — les sorcières, les diables, mais non les filous, trinqueront. Nous courons en traîneau, et avec nous voyagent la clameur et le fou rire... Connais-tu le carnaval polonais?»
— «On n’entre pas ici... Il n’y a point de carnaval, à présent. Le seigneur Porte-glaive est allé battre les Tatars, le château est désert.»
Ainsi le vieux serviteur arrêta ces vagabonds, et leur barra la porte avec une fermeté inébranlable. Alors tous les masques de frétiller, de chanter, de piauler, de secouer leurs crécelles, de gambader, entremêlant leurs costumes dissemblables, leurs fronts de papier mâché, leurs yeux vivants, leurs traits inanimés, dans des rondes vertigineuses; déroulant dans leurs bonds les couleurs, les éclairs, les ombres... Ils sautent, ils se démènent, ils crient, ils courent en tournoyant. — Et voilà que dans sa tête qui bourdonne, les idées commencent â danser. A cet aspect, il ne se possède plus; il rit des juifs, des bohémiens; il a peur des sorcières et des diables. Avidement il suit leurs évolutions, les yeux clignotants; et les masques devant lui bondissent et passent rapides, et les masques en lui font succéder la peur à la curiosité. Enfin, à travers les lèvres découpées, ils soufflent dans leurs cornets; les mains se détachent, les pieds s’arrêtent, et les voix rudes, adoucies par l’accompagnement de la flûte, braillent en chœur discordant cette chanson:
«Ah! dans ce monde la mort fauche tout,
Le ver couve même au sein de la fleur épanouie!
Si les chagrins se glissent dans l’âme et grondent au sein des nuages sombres; si les malheurs, tombant sur une tête distinguée, noble et belle, l’abaissent tristement vers la terre, oh! qu’alors l’esprit du mal se cache et ne ravive point les blessures avec son poignard... que même à l’heure de la mort se fasse entendre cette parole: la paix reviendra, elle reviendra.
Oui, dans ce monde la mort fauche tout,
Le ver couve même au sein de la fleur épanouie!
Si, par une grâce du ciel pour la souffrance, la colombe s’envole d’une bouche qui blasphème, et, emportant avec elle le souffle de la vie, abandonne un visage flétri et gonflé par la torture, avant que le cierge s’allume, que nul, pour tromper sa douleur, n’entonne un chant de triomphe, sans le terminer par cette parole: ton ange reviendra, il reviendra.
Oui, dans ce monde, la mort fauche tout,