Et puis, les quais de la Seine! Je connus la volupté de ces promenades qui durent des heures, de ces langueurs en présence du plus beau paysage du monde, de ce paysage de pierre du vieux Paris depuis Notre-Dame jusqu’au Louvre, tout en furetant dans les boîtes aux livres le long des Quais...

Après Balzac, vint Diderot, dont Jacques le fataliste et son maître m’intrigua d’abord sur les quais par son titre bizarre. Cela me fit faire le tour du XVIII-e siècle. Et c’est là, sur les quais, que j’ai suivi, en quelque façon, le cours de la littérature française; c’est d’ailleurs le seul que j’aie suivi. Je n’ai fait que m’extasier devant les murs vénérables de la Sorbonne, du Collège de France, fasciné par la force mystérieuse qu’elles recèlent. Mais je n’y ai jamais mis les pieds. J’étais timide, je ne savais pas par où l’on entre, et puis, le principal, j’étais venu à Paris pour étudier la médecine.

Mais autre chose devait me solliciter si fortement que ma carrière s’en trouva changée. Je veux parler de la chanson, de la chanson parisienne. De cette chanson, je fus vaguement épris des les premiers jours passés à Paris. C’était exotique pour moi: chez nous on ne chantait pas. Je rencontrais cette chanson un peu partout. Dans la rue je stationnais volontiers dans les groupes qui entouraient un chanteur ambulant. Puis, à mon étonnement, je vis des boutiques à chansons, où l’on vendait des chansons comme des petits-pains et où un gramophone d’une patience à toute épreuve enseignait au public la chanson du jour. J’entendais avec plaisir chanter les jeunes filles que j’avais connues au Bal Bullier. Mais les vraies sources de la chanson parisienne m’étaient inconnues. Certes, les échos des glorieux succès du Chat-Noir étaient arrivés jusqu’à Cracovie, mais pour moi, jeune sauvage, seul, perdu dans cet immense Paris, ahuri, je n’ai pas eu l’idée d’en demander des nouvelles; le Chat-Noir d’ailleurs n’existait plus.

Mais un soir, un camarade, un vieux Parisien celui-là, rencontré par hasard, me mena dans une petite rue — rue Champollion, je crois, non loin de la Sorbonne — dans une boîte sous l’enseigne Le Grillon, qui se changea depuis en Noctambules. Et c’est là que, moyennant un franc, bock ou café compris, j’entendis Paul Delmet, Marcel Legay, Gabriel Montoya, Numa Blès, Vincent Hyspa et les autres bons chansonniers de Montmartre. Je fus ébloui, émerveillé; j’avais l’impression qu’un voile me tombait des yeux, que pour la première fois je voyais le monde comme il faut le voir, reflété dans cette chanson si charmante et si variée. Encore aujourd’hui je saurais répéter presque par cœur les chansons que j’entendis cette première soirée. Les simples et si exquises mélodies, que Delmet, alors bien près de sa fin prématurée, chantait de sa voie grêle de poitrinaire; puis Montoya qui tous les soirs, pendant des années, roucoulait de sa voix de fausset sa jolie Chanson d’antan, pareil à un grand oiseau appelant désespérément sa femelle; et les autres qui de leur verve spirituelle fouaillaient petits et grands et donnaient aux événements de la vie plus de rythme et plus de sens. Oh! l’admirable chanson parisienne, ce fut vraiment elle qui acheva mon éducation; et c’est la nostalgie qu’elle me laissa au cœur qui décida plus tard de ma vie.

Tout cela était bien beau. Mais, pour le moment, le résultat en était tel, que je fréquentais tous les soirs les cabarets, que je flânais dans les rues en fredonnant les chansons entendues hier et en me faisant de dures reproches de négliger mon métier de médecin.

Enfin, après quelques mois de cette existence, il fallut bien rentrer dans mon pays. Je rentrai aussi dans les hôpitaux. Aux questions de mes maîtres de chez nous sur les nouvelles méthodes de la médecine française, je donnais des réponses plutôt diplomatiques. Enfin je poussais tant bien que mal ma médecine, tout en vivant — c’était mon plaisir et ma revanche — dans le monde de la bohème artiste de Cracovie.

Ces années de ma jeunesse se passaient justement dans une période très exubérante de la vie cracovienne et une des plus fécondes de la vie artiste en Pologne. La nouvelle sève s’accumulait dans ce Cracovie, dans ce coin de la Pologne où on respirait plus librement qu’ailleurs. Ce fut le renouveau du théâtre, de la peinture dont l’Académie fourmillait d’une jeunesse pleine de talent, de la littérature, — période qui fut ensuite comprise sous le nom général de la Jeune Pologne. Cette abondance de talents fit du Cracovie de ce temps la ville la plus extraordinaire peut-être qui existât jamais: une capitale intellectuelle d’un grand pays, entée sur une ville qui, à d’autres égards, était bien loin d’être une capitale; une ville relativement petite et dont les moyens matériels n’étaient en aucune proportion avec le rôle qu’elle jouait. De cela il s’ensuivit que l’élément artiste et intellectuel n’y était pas contrebalancé par les finances, l’industrie etc. Les artistes y arrangeaient la vie à leur guise sans se soucier des bourgeois et sans éveiller leurs protestations. Tout cela fit aussi qu’il s’accumula dans le clan artiste de Cracovie d’alors beaucoup de fantaisie, beaucoup de cet humour qui vit dans chaque générations d’artistes, mais qui, dans les tristes conditions de notre vie nationale, n’était jamais arrivé à s’exprimer publiquement. Là, tout près de l’Académie des Beaux-Arts, se trouvait un petit café où s’assemblaient peintres, sculpteurs et toute la jeune bohème cracovienne. Bientôt les parois se couvrirent d’esquisses, de caricatures, de là il n’y eut qu’un pas à l’idée de créer un cabaret artistique.

C’est là que naquit le Petit Ballon Vert, cabaret chat-noiresque, qui groupa la plupart de ceux qui dirigent aujourd’hui la vie artistique en Pologne et qui alors étouffaient dans la trop pleine et trop petite Cracovie. Ce fut une fusée de gaieté folle, un rire bruyant dont les échos parcoururent toute la Pologne; ce fut „le conseil de révision”, parfois cruel, de beaucoup de fausses grandeurs, de beaucoup de mensonges officiels, qui trop longtemps avaient trouvé un abri dans les labyrinthes de notre vie nationale, compliquée et tourmentée. C’est là, qu’entraîné par la gaieté qui était dans l’air, travaillé d’ailleurs par mes souvenirs parisiens, j’ai débuté par une chanson, une autre s’ensuivit, et bientôt, presque sans savoir quand et comment, je devins le gros pilier du Petit Ballon Vert.

Ce Cabaret de Cracovie avait une particularité: il donnait toujours de l’inédit. Aussi ne pensait-on pas à imprimer ce qui se débitait là. Mais après un certain temps, le nombre de mes chansons et de mes vers allant grossissant, on me persuada de les publier. Il fallait trouver un pseudonyme: je ne pouvais tout de même pas signer du même nom les ordonnances et les couplets. Sans penser longtemps, je pris le pseudonyme „Boy”, qui devint rapidement plus populaire que j’aurais pu le supposer et que jamais je ne pus abandonner depuis. Je ne savais pas alors que ma carrière littéraire aura des suites: de là ce paradoxe que la propagande la plus chaleureuse de la littérature française devait se faire par la suite sous un nom de guerre anglais...

L’encre c’est comme la cocaïne; quand on l’a goûtée on y revient. Aussi sentis-je le besoin de noircir le papier au surplus de chansons qui m’obsédaient. J’étais tourmenté par la nostalgie que Paris m’avait laissée au cœur. Ce qui me manquait autour de moi, c’était ce merveilleux sourire de la France, c’était sa sagesse aimable et profonde, c’était son souffle d’amour. Je ressentais vaguement le besoin de communiquer mon enthousiasme et de me recréer en même temps, dans mon cabinet de travail, une „France artificielle”, quelque chose dans le genre du „soleil artificiel des montagnes” que la médecine nouvelle a mis à la mode. Je me mis à traduire. Je me rappelai les instants merveilleux dus à Balzac, et c’est par Balzac que je commençai. Puis je traduisis le Misanthrope, pour voir au théâtre de Cracovie mon grand amour, la Célimène de Molière. Alors, avec Molière, ce fut une sorte de folie qui s’empara de moi. Je renvoyais les malades, quand ils avaient (rarement d’ailleurs) l’indélicatesse de m’incommoder, et je me plongeai dans l’œuvre de Molière. En moins de trois ans je traduisis tout, vers et prose, jusqu’à Don Garde de Navarre, jusqu’à La coupole du Val de Grâce, ce qui prouve qu’un grand amour peut mener à des perversités. La vie m’était devenue délicieuse. Quand j’eus fini tout Molière, je poussai un „ouf!” en pensant que jamais je ne pourrai plus entreprendre un travail de longue haleine: j’étais essoufflé. Pour me délasser, je m’amusai à traduire les jolies et si innocentes au fond Dames galantes de Brantôme; je le fis en vieille langue polonaise; comme notre langue au XVI-e siècle était très sévère, très chaste, cela produisit des effets encore plus cocasses que l’original français. Ah, mesdames, messieurs, cela fit un joli scandale, il faut le dire! mais un scandale que je bénissais, car il aida beaucoup au succès de mon Molière.