Puis, par contraste, je fus tenté par Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos et leur langue cérémonieuse, sobre, „brûlante à la façon de la glace”, comme en a dit le poète. Mais aussi Brantôme m’amena à Rabelais. Oh! ce fut de nouveau un paroxysme de bonheur! Je vous assure, qui n’a pas traduit Rabelais, ne sait pas ce que c’est le plaisir de vivre. Je riais aux éclats, tout en inventant le vocabulaire polonais pour rendre dans toute leur saveur ces énormes farces de génie.

Je le traduisis complet, en cinq volumes, pour lesquels je trouvai un éditeur, en le persuadant, que c’était „quelque chose dans le genre de Brantôme”. Il fallait bien employer de ces trucs innocents. Nous finissions justement d’imprimer le dernier volume, quand éclata la grande guerre mondiale. Mon éditeur en fut très contrarié, il me faisait de durs reproches. Nous finîmes notre Rabelais, mais le moment n’était vraiment pas bon pour le lancer: l’éditeur l’a descendu dans une cave, la place était assez bien choisie.

Mais bientôt on m’enrôla, comme médecin-major, plus que jamais „médecin malgré lui”, dans l’armée autrichienne; on me donna d’abord une casquette, puis un sabre, à la fin tout un uniforme. Heureusement, on m’oublia dans la forteresse de Cracovie, car Cracovie était — paraît-il — une forteresse.

Au premier moment il semblait que c’en est fait de toute la vie „civile”, la soldatesque étrangère envahissait tout. On ne voyait à Cracovie que les uniformes d’une foule de nationalités, qui s’entendaient entre elles tant bien que mal en allemand.

Ces premières semaines m’ont forcément détourné de mes travaux, ou plutôt de mes plaisirs. Mais bientôt ma vieille nostalgie me reprit avec une force redoublée. Écorchant l’allemand au cours de mes fonctions de la journée, improvisant dans cette langue mes rapports médico-militaires, j’employais à mes travaux préférés tout le temps possible. Sous le tas de paperasses il y avait toujours sur mon bureau un petit volume français que je cachais à la façon des écoliers, quand j’entendais de loin la voix hargneuse de mon chef. Pendant que les Allemands se battaient contre les Russes sous les murs mêmes de Cracovie, je me plongeai avec délices dans la traduction des Essais de Montaigne. Je traduisis Descartes dans ma petite chambre de service aux sons de la musique qui jouait la marche d’adieu aux régiments partant pour le front d’Italie, et je dois dire que ce rythme allègre allait assez bien à la pensée triomphale de Descartes. Je traduisis Le grand Testament de Villon en quelques semaines d’automne, dans une horrible baraque, humide et sombre, qui me servait alors de logement, où les souris se promenaient sur mon lit, tandis que la pluie battait désespérément le toit. C’était vraiment un cadre bien choisi pour vivre soi-même et faire revivre Le grand Testament de Villon.

Mais écrire n’était rien: la grande affaire d’alors, c’était d’imprimer, d’éditer. Trouver, en 1915 ou en 1916, à Cracovie, situé alors parfois à quelques kilomètres du front, — non pas un éditeur, mais un imprimeur qui consentît d’imprimer, à crédit naturellement, les cinq grands volumes de mon Montaigne, c’était, sans me vanter, un chef-d’œuvre d’éloquence et de diplomatie digne de l’illustre Gaudissart. C’est en 1916 que parurent à Cracovie Les Essais de Montaigne, et — fait remarquable — ils obtinrent un très grand succès: cette divine sagesse faisait du bien à des gens excédés par cette guerre, à laquelle on ne voyait alors aucune fin. Le Montaigne polonais fut beaucoup lu dans les tranchées.

D’un autre côté, il faut dire, que les livres que je publiais alors se trouvaient dans d’assez bonnes conditions de librairie. Rien ne paraissait presque, et comme le livre du dehors n’arrivait pas, le marché était presque vide. Alors le grand public prenait comme nouveauté — et vraiment c’en était une pour lui — du Diderot, du Voltaire, du Marivaux, de Mlle de Lespinasse, du Rousseau, du Gautier, du Balzac surtout. Et une fois cette littérature inoculée au public, elle y restât.

Donc, je publiai pendant toute la guerre en moyenne un volume de mes traductions par mois. Pour arriver à mon but qui était de faire vivre ces œuvres d’époques si éloignées et si différentes, il fallait se faire leur „conférencier”, il fallait les présenter au public, en les replaçant dans leur milieu; bref, il fallait m’improviser un peu historien de la littérature. Le temps de guerre se prêtait à des métiers improvisés: ce qui me donna courage. Je me plongeai dans la critique française que j’avais tant admirée dès ma jeunesse; je tâchai aussi de dégager mes impressions personnelles.

Car vraiment je puis le dire, il n’y a peut-être pas de rapports plus intimes que ceux qui se forment entre l’écrivain et son traducteur. C’est à son traducteur que l’auteur dévoile tout, jusqu’à ses faiblesses; c’est le traducteur qui peut le mieux distinguer le titre du métal précieux contenu dans chaque page. C’est lui qui, par son métier, entre dans le mécanisme le plus secret de la création, là où se cache peut-être le mystère du génie: dans le style, dans le verbe. Et cette intimité devient une source de voluptés infinies. Vraiment, je suppose que la décomposition chimique de la phrase d’un écrivain de génie produit un certain ozone que l’on aspire, dont on se grise, et dont l’aspiration devient une habitude, presque un vice, un gouffre où l’on s’engloutit. On se crée tout un sérail de styles, combien différents les uns des autres, combien amusants dans leur variété. La phrase savamment sèche de Mérimée auprès de la phrase congestionnée de génie de Balzac; la phrase sublime de dégoût et d’amour de Pascal, et la phrase éprise d’elle-même de Chateaubriand, et la phrase de Stendhal et de Musset et de tant d’autres... Chacune a son visage, son toucher, sa caresse berçante, piquante ou brutale. Je vous assure que c’est une débauche. Et, après ce travail d’analyse instinctive, le travail de reconstruction: le plaisir de couler le mystère de cette phrase dans le moule de notre propre langue. Une des choses les plus curieuses, ce sont les relations de deux langues différentes. Ainsi la langue polonaise et la langue française se rencontrent surtout deux fois: la première fois au XVI-e siècle, la seconde fois à l’époque du Romantisme. Au XVI-e siècle nous buvions tous aux sources du latin; ainsi Montaigne, reproduit en polonais, nous semble presque aussi familier — génie à part — que nos anciens écrivains de cette époque. Rien de plus spécial au contraire que votre langue du XVIII-e siècle: cette langue parfois si alambiquée et si précise, si „cartésienne” même dans ses frivolités; il est plus facile de traduire tout Rabelais, que de bien rendre une seule page de Marivaux. Et puis, nous nous rencontrons de nouveau à l’époque du Romantisme: c’est le même souffle commun, la même phrase ailée et émue qui résonne chez vos grands poètes comme chez les nôtres.

Ainsi je m’improvisai critique littéraire. Les préfaces dont je faisais précéder chaque traduction formèrent les quelques volumes de mes Etudes sur la littérature française, y compris un livre sur Molière.