Le vieux dicton français Le roi est mort, vive le roi! a, quoiqu'on dise, un sens profond. C'est que la monarchie, élément et symbole de l'unité sociale, ne peut pas plus avoir une solution de continuité dans la succession des temps, que s'éparpiller, dans sa vie d'actualité, aux mains de deux ou trois individus. La royauté, mon cher républicain, n'a pas de fissures. Les empereurs ne s'y glissent pas comme des chenilles: il faut qu'ils ouvrent une trouée bien large, en face de tout le monde et à beaux coups de canon, ce qui n'est pas facile, attendu que les vieilles royautés ont la peau et les os assez durs. C'est ce qu'on a compris à Lisbonne en 1825, mieux qu'à Paris en 1848: je vous en demande bien pardon.
Tout le monde cria donc:—«Le roi est mort, vive le roi!»—et tout le monde aussi tomba d'accord que le roi était D. Pedro, le fils aîné de Jean VI. Cela, du moins, semblait clair. Pour les uns D. Pedro signifiait l'espoir du gouvernement absolu, pour les autres le retour aux institutions libérales. Il fallait bien que quelqu'un se trompât. On envoya au Brésil une députation chargée de porter au prince la vieille couronne portugaise et les serments d'allégeance de son peuple. D. Pedro, en acceptant la couronne, dérouta les espérances de ceux qui avaient compté sur lui ou, du moins, sur son indifférence supposée touchant les affaires du Portugal, pour étayer, en son nom, l'édifice vermoulu du passé. Il octroya une charte à ses nouveaux sujets, charte qui avait sur la constitution démocratique de 1822 la supériorité incontestable d'être possible; puis il abdiqua la couronne en faveur de sa fille la reine D. Maria.
En suite de ces actes là D. Pedro devint, comme de raison, de roi on ne peut plus légitime, furieusement illégitime.
Je ne sais si ce que je vais vous dire est un fait en France; chez nous, c'est la règle. Dans tous procès, il est d'usage que les parties fassent parvenir au juge chacune son factum extra-judiciaire, où elles exposent leur droit, et où l'on déclare avoir pleine et entière confiance dans les lumières, l'impartialité, la justice et les autres incontestables vertus du magistrat. La cause jugée, il faut bien que l'un des deux plaideurs reste sur le carreau. Alors, le moins dont le vaincu accuse le ci-devant intègre et savant personnage, c'est d'être un voleur ou un ignorant. Je trouve cela, sinon très philosophique, du moins très humain. En octroyant la charte, D. Pedro devint ex-légitime au même titre que le juge devient ex-intègre et ex-savant.
Ce fut un fait qui porta ses fruits.
La charte fut donc proclamée en Portugal. Les vieux libéraux reprirent leur cravate blanche, leur habit noir, leur tabatière, sans oublier de remettre également sous le bras leur digeste, leur Choix de Rapports, leur Rousseau et leur Bentham. Les illuminations, les fusées, les arcs-de-triomphe, les journaux, les hymnes, les revues militaires, les franc-maçons, les banquets, les discours patriotiques tombèrent, comme une rosée bienfaisante, sur le sol aride de la patrie. Même, se j'en garde bon souvenir, le drap national, fabriqué ou non en Angleterre, grimpa en pantalons jusques aux hanches de ces messieurs. Le drame allégorique alla son train sur les théâtres, et l'ode patriotique remplaça le vieux sonnet; car on avait fait des progrès en littérature. Les deux chambres, qui avaient pris la place des cortès, s'ouvrirent. On parla, on déclama, on fit des rapports et d'autres choses qui avaient la prétention de ressembler à des lois. On se garda bien, cependant, de toucher à la vieille machine sociale. Tous les abus, toutes les institutions poudreuses, vermoulues, branlantes, qui servaient, tant bien que mal, de béquilles à la monarchie pure dans sa lourde marche gouvernementale, restèrent sur pied. L'absolutisme, qui, sous le soufflet de D. Pedro, était tombé à la renverse, se releva, secoua les basques de son habit de velours, rajusta sa perruque, se tâta le pouls, et trouva qu'en bonne conscience il y avait loin de cette rechûte constitutionnelle à une apoplexie foudroyante. Il dérogea une fois encore à ses habitudes de non-penseur, et se mit à se creuser la tête comme le premier manant venu. La réflexion est la mère du bon conseil. Après deux années d'hymnes et de discours, on ne peut plus libéraux, les institutions représenlatives s'en allèrent de nouveau, chassées, cette fois, un peu plus rudement, car le libéralisme voulut se défendre et il fut battu à plate couture. Comme dans les Templiers de Raynouard:
……les chants avaient cessé;
car le bon roi Jean VI dormait dans son cercueil.
Il y eut des larmes mèlées de sang.
Je ne vous rappellarai pas ce qui se passa en Portugal pendant quatre années: l'Europe en a retenti. Ce fut admirable selon les uns; ce fut repoussant selon les autres. Chacun a ses gouts. Quelques libéraux persécutés, traqués comme des bêtes fauves, allèrent se cramponner sur un rocher au milieu de l'océan. D'autres cherchèrent un asile en France, en Angleterre et en Belgique. Ils oublièrent un peu les sonnets et les odes; ils devinrent moins éloquents et plus taciturnes. L'air de l'exil est bon à quelque chose; ça retrempe les nerfs. D'ailleurs, pendant dix ans, la mort et la vieillesse avaient éclairci les rangs des démocrates de 1820. Déjà la cravate noire empiétait scandaleusement sur la cravate blanche. La génération nouvelle surgissait grave et pensive, au milieu de ces bonnes gens à la face rebondie, à l'enthousiasme ronflant, graneis admirateurs de la fausse liberté romaine, lents, ventrus, solennels, comme un ancien abbé de Alcobaça ou de Clairvaux. On attaqua les constitutionnels dans leur île: ils se défendirent bravement et repoussèrent l'assaut. Après cela, ils tâchèrent d'organiser une petite armée. L'émigration ne cessait pas. Des hommes hardis et dévoués allaient, à travers des périls innombrables, et luttant avec des difficultés presqu'insurmontables, se réunir à eux et grossir les rangs de cette armée naissante. En dépit de la vigilance du gouvernement de Lisbonne, les constitutionnels qui étaient restés en Portugal envoyaient à Terceira des secours et surtout des promesses. Dès lors, on songea à agrandir l'asile que la liberté avait trouvé au milieu des mers et où, de prime abord, on avait pensé qu'elle trouverait sa tombe. On emporta de vive force quelques unes des autres îles des Açores. On y trouva des ressources en hommes et en argent. La lutte devenait sérieuse. Ce fut au milieu de ces événements que D. Pedro, par des causes biens connues, revient en Europe et prit en main la direction des affaires de la reine sa fille. Ce fut alors, aussi, qu'en organisant un ministère, le duc de Bragance jeta les yeux sur Mousinho et l'appela dans son conseil.