J'écris à la hâte ces lignes, remplies probablement d'autant de fautes de français qu'il y a de billevesées dans la tête de nos hommes d'état. Je n'ai pas le temps de les corriger; il suffit que vous puissiez me comprendre. En vous faisant un résumé historique de la naissance et des progrès du système libéral dans ce pays, il est possible que le croquis devienne caricature: ce ne sera pas ma faute. Sous la plume de l'écrivain, la forme s'adapte, parfois à l'insu de l'auteur, à la nature du sujet. Je tâcherai de respecter les individus vivants, car la bienséance l'exige. Pour ce qui regarde les groupes, les coteries, les factions, les partis, je me moque de leurs colères! J'ai le courage de mes opinions, Dieu merci! Ce croquis vous fera apprécier dûment, je l'espère, ce que c'était que ce météore appelé Mousinho da Silveira; car il fût un météore, qui, apparu un moment dans les horizons politiques, a presque aussitôt disparu, en laissant après lui une traînée lumineuse, que toutes nos folies et toutes nos fautes n'ont put effacer du sol de la patrie.

Je commence un peu de loin; vous verrez que ce n'est pas inutile.

Imbus des idées libérales, que les livres et les journaux français ont, pendant un demi-siècle, inculquées partout dans l'esprit des hommes des classes moyennes, nos pères préparèrent, dans des sociétés secrètes, une révolution libérale, qui éclata en 1820. A dire vrai, cette révolution répondait à de grands besoins sociaux et politiques. Le Portugal, ce vieux conquérant des plages maritimes de l'Afrique et de l'Asie, ce colonisateur d'une partie de l'Amérique, était devenu, à son tour, une colonie singulière dans son genre. Économiquement parlant, nous étions des colons do Brésil, où un gouvernement corrompu, les ministres de Jean VI, espèce de roi Réné affublé du chapeau crasseux de Luiz XI, dépensaient sottement les impôts ou les volaient pour s'enrichir ou pour enrichir des parvenus sans mérite ou de nobles abâtardis. Politiquement parlant, nous étions des colons anglais. Notre armée était une armée anglaise, dont les soldats, et presqu'uniquement les soldats, étaient nés dans ce pays. Un général anglais nous gouvernait au moyen d'une régence servile, qui était censée représenter en Portugal le roi retenu à Rio-de-Janeiro. On avait même poussé l'impudence jusqu'au point d'imprimer ostensiblement au front de nos pères le sceau de la servitude, en mettant un diplomate anglais au nombre de ces régents de comédie. Un traité malheureux avait placé notre commerce à la remorque du commerce anglais, et notre industrie avait été absolument sacrifiée à l'industrie anglaise. Il ne nous manquait que d'être forcés à exprimer le peu d'idées que l'absolutisme regardait comme viables dans le baragouin celto-saxo-normand, qu'on appelle la langue anglaise et dont, depuis deux cents ans, on s'efforce de faire un langage humain, un moule littéraire. Ce n'était pas l'action, ou, si on le veut, la pression qu'exerce une grande, riche et puissante nation sur un peuple pauvre, petit et faible, quand la marche des évènements et des siècles a établi entre les deux sociétés des rapports intimes. Celle-là, on la souffre, car elle est inévitable, fatale. Non, ce n'était pas cela. C'était une domination insolente et brutale; c'étaient la honte, la misère, l'abrutissement de l'esclave. Il fallait bien sortir de là ou mourir. Si les idées libérales n'eussent pas engendré la révolution de 1820, une autre mêche quelconque eût fait sauter la mine. Même exténués et moribonds, les peuples, comme les individus, tressaillent toujours à l'aspect du trépas.

La révolution s'accomplit, et les besoins moraux les plus pressants du pays furent satisfaits. Le roi revint à Lisbonne, et la tache de colonie brésilienne s'effaça du front de la métropole. Cela amena plus tard l'émancipation du Brésil. Ce fût un mal pour nous peut-être, mais notre avilissement antérieur était pire. Du reste, le Brésil, en s'affranchissant, était dans son droit. Le proconsul anglais, Carr-Beresford, s'en alla en Angleterre étriller ses grooms et ses chevaux de race, inspecter ses tonneaux de bière et défendre, au nom de je ne sais combien de statuts, les lièvres de ses glens des empiétements des braconniers. Les officiers anglais de Portugal suivirent le noble lord. On renvoya à Jean II, dans son cercueil, la charle de l'absolutisme, et à Jean III, également dans le sien, la bulle de l'inquisition. On brùla de la cire et de l'huile à foison en des illuminations splendides, et l'on s'habilla de drap national horriblement grossier et passablement cher. Ce fut un feu croisé de banquets, de processions, de fusées, de discours, d'arcs-de-triomphe, de revues, de Te Deum, d'élections, d'articles de journaux, et de coups de canon. Chaque jour amenait sa fête nouvelle; on en raffolait. Cétait une pluie battante d'hymnes, de sonnets, de chansons, de drames, de coupes d'habits, de formes de souliers libéraux. Les loges maçoniques se multipliaient: des sots y allaient en foule verser leur argent en l'honneur du Suprême Architecte de l'Univers, et les habiles y allaient aussi manger pieusement le susdit argent, toujours en l'honneur du susdit Architecte. C'ètait à en crever de plaisir et d'enthousiasme. Les cortès s'assemblèrent. On fit une constitution à peu près republicaine, mais parfaitement inapplicable au pays. On répéta, mot pour mot, traduits en portugais, ou peu s'en fallait, les discours les plus saillants du Choix des Rapports, ou les pages les plus excentriques de Rousseau et de Bentham; ce que l'on faisait avec la probité littéraire la plus scrupuleuse à l'ègard des idées, en n'omettant que le nom des auteurs. Le peuple était ébahi de se trouver si grand, si libre, si riche en droit théorique, car pour ce qui était de la réalité, c'est-à-dire les faits palpables, matériels de la vie économique, ils étaient restés, à bien peu de chose prés, les mêmes.

Cela dura deux bonnes années. Tandis que les libéraux babillaient, l'absolutisme, qui s'était tû, pensait; et quoique, comme chacun sait, il ne soit point un très-fort penseur, il raisonna juste, car il en avait bésoin.

La révolution, prise dans son ensemble, n'offrait qu'un côté sérieux. C'était ce qui avait quelque rapport avec ses causes les plus efficaces, ce qui était la conséquence de ces causes; l'affirmation de son idée negative. Il n'y avait plus d'anglais dans l'armée, ni, d'une manière ostensible, dans le gouvernement; le roi n'était plus au Brésil. L'inquisition, vieille mégère aux dents ébréchées, aux ongles brisés, qui ne faisait plus peur, quand on la tua, qu'à quelque femmelette assez sotte pour se croire sorcière, ou à quelque moine lascif assez fou pour afficher publiquement ses vices, avait cessé d'exister, c'est vrai; mais l'absolutisme pouvait, sans gêne, se passer de ses services. En laissant les anglais en Angleterre, le roi à Ajuda ou à Bemposta, et l'inquisition à la voirie, la réaction n'avait à rencontrer sur sa route aucune idée morale assez grande pour lui offrir un obstacle de quelque poids, aucuns intérêts matériels nouveaux créés, pour le peuple et parmi le peuple, qu'il fallût heurter. Quant à ces intérets, la révolution n'avait songé qu'aux draps, et les draps étaient chose morte. Nos amis d'Angleterre nous avaient fourni du drap national meilleur et à plus bas prix. Le patriotisme de re vestiaria avait déjà déserté pour le camp anglais. Il ne restait rien à combattre que les criailleries des beaux parleurs. Mais la réaction, en fermant les cortès et en mettant à leur place la censure et la police, en aurait aisêment raison.

Voilà ce qu'on pensait et ce qui était d'un bon sens admirable.

Aussitôt que l'absolutisme trouva le fruit mur, il le détacha de l'arbre presque sans secousse. L'armée, qui avait fait la révolution, la défit. D'un coup de pied, l'on envoya la constitution rouler à la voirie où gîsait l'inquisition. Elles y restèrent paisiblement toutes les deux, côte à côte, dormant le sommeil du juste.

Le roi se trouva maître absolu du pays. Permettez-moi que je vous parle un peu de ce bon Jean VI, qui étail, peut-être, le plus brave homme de son royaume. Quoiqu'il fût très laid, nos vieux libéraux, avec quelques grains de bon sens, en auraient fait l'un des plus beaux types de roi constitutionnel qui fût jamais. Philosophe et théologien à sa manière, les questions tant soit peu creuses et mystiques du droit divin et de la souveraineté populaire ne semblent lui avoir donné done beacoup de souci. Il n'était pas même en très-bonne odeur de sainteté auprès des véritables amis du trône et de l'autel. On l'accusait de pencher du côté des francs-maçons, ce qui peut faire honneur à sa bonté, mais pas du tout à son intelligence. Il aimait ses aimait presqu'autant que ses bonnes pièces d'or, qu'il encaissait avec une tendresse vraiment paternelle; presqu'autant que ses moines franciscains à la voix de Stentor, avec lesquels il psalmodiait, à Mafra, des Oremus. Les libéraux lui avaient ponctuellement payé je ne sais combien de millions de francs de sa dotation royale, et le chant des moines avait retenti, sans interruption, sous les voûtes du couvent-palais de Mafra, Il ne pouvait raisonablement pas garder rancune à de si honnêtes gens. Du reste, ces démocrates de 1820, empesés, raides, à la cravate blanche, à l'habit noir, aux manières respectueuses et posées, prenant énormement de tabac, cuirassés de droit romain, et ne parlant des rois-jadis qu'en faisant claquer devant leurs noms la formule sacrémentelle le seigneur roi un tel, ne pouvaient inspirer moulte crainte à Jean VI, qui avait toute cette finesse proverbiale des campagnards de la banlieue de Lisbonne, où il était né. Après la chûte de la constitution, quelques bonnes âmes voulaient, à toute force, qu'il tâtât un peu de la tyrannie; mais ce n'était pas un mêts de son goût; il préférait les poules grasses que ses compères, les campagnards de la banlieue, lui vendaient le plus cher possible, et que, bien assaisonnées, sa majesté se plaîsait à dépecer, sans couteau ni fourchette, de ses royales mains. C'était sa cruauté à lui! On insista, croyant que, parcequ'il portait un chapeau troué et rapiécé comme Luiz XI, il devait porter aussi un coeur de tyran. Le roi riait dans sa barbe de cette étrange bévue. S'il portait ce chapeau, c'est qu'il ne voulait pas en acheter un autre, car un chapeau n'est pas chose qu'on achète avec des mots. Il le portait aussi pour une autre raison, tout juste et absolument contraire aux désirs de ces bons messieurs les tyranneaux. De sa vie, il n'avait eu qu'une seule fois l'envie de faire le Néron. Ce fut à propôs d'un superbe manteau de drap bleu tout neuf, qui lui avait coûté une douzaine au moins de belles et bonnes pièces d'or, et qu'on lui vola dans son carrosse, un jour qu'il s'était rendu à l'églisse patriarchale, pour entendre beugler des antiennes à je ne sais plus quel basso célèbre venu, tout exprès, dans ses états, pour chanter, moyennant un prix fabuleux, le nom du Seigneur. Sa colère lui avait fait mal; les idées de vengeance et de sang qui lui avaient trotté par la cervelle, en se trouvant volé, le remplissaient d'horreur. Or, s'il achetait un chapeau neuf, ne pourrait-on pas le lui voler aussi, et ne pourrait-il pas lui, la colère l'emportant, envoyer, à propos d'un chapeau volé, quelque pauvre diable au gibet? C'est là ce qui lui faisait passer outre le chapitre des chapeaux neufs.

L'histoire du roi Jean VI finit comme finissent toutes les biographies: par la mort. Les libéraux en furent désolés. Je n'étais alors qu'un enfant; mais je garde encore bien vif le souvenir de cet événement. Mon père, libéral de vieille roche, ma mère, mon aîeule, toute la famille pleurait à chaudes larmes: je pleurais aussi, car j'etais né un peu poète et j'avais l'instinct de l'harmonie. Il est vrai que je n'y comprenais rien, car pour moi ces mots—«Le roi est mort!»—signifiaient tout bonnement que je ne verrais plus un gros et laid vieillard, à l'oeil terne, aux joues basanées et flasques, au dos voûté, aux jambes enflées, enfoncé dans un carrosse et suivi d'un escadron de cavalerie. Si donc je pleurais, c'était pour l'ensemble; car, pour parler franchement, ne pouvant apprecier le moral du roi, son physique me faisait horriblement peur.